Si le travail décent, la sauvegarde de notre climat et la protection de la biodiversité sont les objectifs à atteindre, alors la transition juste est la seule voie à suivre

[Cet article a été publié pour la première fois le 3 décembre 2020.]

Beaucoup de choses ont changé depuis que Léopold II, roi des Belges, a mis la main sur les ressources naturelles de l’Esikongo (territoire connu aujourd’hui sous le nom de République démocratique du Congo) en 1885, ou depuis que les États-Unis ont pris possession des îles de l’Atlantique et du Pacifique, abritant un engrais naturel appelé guano, les déclarant parties intégrantes du territoire américain en vertu du Guano Islands Act de 1856. Ce qui n’a pas changé, c’est la quête inlassable de ressources naturelles que mènent les pays développés et les sociétés transnationales du monde industrialisé, souvent dans les mêmes pays en développement qu’ils occupaient auparavant.

La transition énergétique vient s’ajouter à cette course aux ressources naturelles. En Amérique latine, on observe un engouement massif pour les biocarburants et, en particulier, un besoin en minéraux rares tels que le lithium, un composant des batteries utilisées dans le secteur de l’électromobilité. La ruée vers cette ressource a des conséquences énormes pour la démocratie et la nature, tandis que les droits des peuples autochtones vivant dans ces régions ont été bafoués. En Bolivie, par exemple, la lutte pour le contrôle des ressources en lithium est considérée comme l’une des causes à l’origine du coup d’État de 2019.

L’exploitation et l’extraction inégalitaires des ressources naturelles sont à l’ordre du jour depuis l’arrivée de Christophe Colomb sur le continent américain en 1492. Si cela a procuré aux pays industrialisés une assise économique confortable, la nature et les peuples des pays en développement ont, eux, été dévastés. Toute solution durable doit tenir compte de ce contexte et accepter des « responsabilités communes mais différenciées ». C’est pourquoi les syndicats des Amériques (CSA-TUCA) ont travaillé avec les mouvements sociaux de la région pour créer une vision alternative du développement du continent, la Plataforma de Desarrollo de las Américas, PLADA, qui intègre les droits politiques, économiques, sociaux et environnementaux, en tenant compte des contextes historiques.

Selon un rapport de l’Organisation internationale du Travail (OIT) publié en 2018, Une économie verte et créatrice d’emplois, 1,2 milliard d’emplois dépendent d’un environnement sain et stable. Nous pensons que tous les emplois dépendent d’un environnement sain et stable. Pourtant, avec l’exploitation permanente de la nature, ce n’est pas le cas.

Le mouvement syndical mondial revendique des changements politiques sous le slogan « Pas d’emplois sur une planète morte » depuis la Conférence des Nations unies sur le développement durable de 2012 (Rio+20). Aujourd’hui, nous réclamons des « Emplois décents sur une planète vivante ». Le travail décent résume les aspirations des employés dans leur vie professionnelle : opportunités de travail productives assorties de salaires équitables ; sécurité sur le lieu de travail et protection sociale des familles ; meilleures perspectives pour le développement personnel et l’intégration sociale ; liberté des employés d’exprimer leurs préoccupations, de s’affilier à des syndicats et de prendre part aux décisions ayant un impact sur leur vie ; égalité des chances et de traitement pour toutes les femmes et tous les hommes. En somme, il s’agit de proposer des emplois de qualité reposant sur l’ensemble des droits du travail.

Transition juste : la justice sociale, moteur de la transition écologique

Le concept de transition juste, un cadre prévoyant la création d’emplois décents et de qualité, a été mondialement reconnu dans les négociations sur le climat à Cancún (COP16) et intégré à l’accord de Paris en 2015. Pour les syndicats, une transition juste est la voie vers la justice sociale, en passant par une transition économique durable. Une transition juste conduit à la justice sociale et environnementale, tout en renforçant l’espoir et la confiance en un avenir centré sur les individus et la nature, et non sur le profit. Les syndicats veulent s’assurer que, dans toute transition économique, la vie des travailleurs, leurs salaires, leur sécurité d’emploi, leur santé et leur protection sociale seront pris en compte.

Le dialogue social est au cœur de cette démarche. Il peut faciliter les processus de planification, sur la base du droit de négocier collectivement, de signer des accords concertés et de mettre en place un véritable partenariat. En présence des organisations syndicales et patronales, les gouvernements ont négocié au sein de l’OIT un ensemble complet de lignes directrices permettant d’orienter la mise en œuvre d’une transition juste. Le mouvement syndical mondial a fourni de nombreux bons exemples de processus de transition juste.

Si la transition juste est souvent associée aux travailleurs des industries des combustibles fossiles en déclin ou en passe de le devenir, ce concept va bien au-delà. La crise climatique et la perte alarmante de la biodiversité touchent chaque habitant de notre planète. À l’instar d’autres mouvements, comme les organisations de défense des droits de la femme, les groupes autochtones ou les jeunes, les travailleurs ont besoin de véritables mécanismes participatifs pour décider de leur avenir. Sur le lieu de travail et dans le secteur économique, cela commence par des syndicats et un dialogue social forts.

Une transition juste, ce sont des travailleurs qui refusent de devoir choisir entre la protection de leurs emplois et celle de l’environnement. Une transition juste signifie également faire face aux conséquences de l’économie numérique sur les travailleurs et demander aux employeurs de reconnaître leurs responsabilités envers la main-d’œuvre.

Au niveau national, une transition juste suppose la négociation d’un nouveau contrat social prévoyant des mesures de protection sociale efficaces pour chacun d’entre nous. Si nous souhaitons construire un monde meilleur au lendemain de la pandémie de Covid-19, cela s’avère plus urgent que jamais. Le mouvement syndical demande un Fonds mondial pour la protection sociale de 37,8 milliards de dollars américains, afin de pouvoir créer des systèmes de protection sociale offrant une couverture de cinq ans dans les 28 pays les moins développés.

Enfin, il importe de souligner qu’il n’y aura pas de transition juste tant que les décisions économiques resteront dominées par la finance mondiale, qui cherche à transformer toutes les activités en profit pour les entreprises. Nous devons remettre en question le modèle économique dominé par l’austérité et les politiques néolibérales, qui transforment nos biens communs en actifs financiers et en marchandises. Les territoires, la terre, la biodiversité, l’eau, les semences, les forêts, l’énergie, le savoir ancestral, la science, les soins, la santé et l’éducation sont des biens communs. Ils ne se limitent pas aux sphères nationales et locales. Ils sont partagés au-delà des frontières et ont même, dans certains cas, une portée régionale et mondiale.

Afin de garantir la souveraineté et l’autodétermination des peuples concernant les biens communs, il est nécessaire de mettre en place des instances participatives démocratiques aux niveaux local, national et régional. Les mesures de protection environnementale ne doivent pas devenir un prétexte à la marchandisation des biens communs. L’interculturalité, la reconnaissance des pratiques et des savoirs environnementaux, ainsi que la protection de nos ressources génétiques contre la biopiraterie, sont des conditions importantes pour inverser notre tendance à détruire l’environnement. Ce ne sera pas facile, mais nous ferions mieux de nous y atteler si nous souhaitons offrir une chance équitable à l’humanité entière.