« L’Afrique du Sud brûle… et nous serons tous dévorés par les flammes »

Opinions

 

C’est en me rendant dans le township de Bekkersdal l’année passée – pour visiter la communauté assaillie et tenter de comprendre l’origine des soulèvements violents – que j’ai réalisé quelque chose.

L’Afrique du Sud brûle tandis que nos politiciens se regardent le nombril avec admiration.

Bekkersdal représente un microcosme de ce qui est en train de se produire dans nos townships.

Le commissaire de police faisant fonction dans la province du Gauteng, le lieutenant-général Lesetja Mothiba a déclaré, la semaine dernière, que la province avait été le théâtre de 569 manifestations contre les services publics au cours des trois derniers mois.

Dans un cas sur cinq, les protestations ont tourné à la violence. Ces chiffres constituent un cinglant désaveu.

Mais que comprenons-nous réellement de la colère qui gronde à travers le pays ? En tant que citoyens, saisissons-nous toute l’étendue de la débâcle qui est en train de se jouer devant nos yeux ?

Visitez Bekkersdal et vous en aurez le cœur brisé. On y retrouve toutes les marques des conflits et révoltes des années 1980.

Des routes jonchées de débris de barricades de fortune. Le township est encerclé par la police et sa batterie de blindés.

Le spectacle évoque le souvenir douloureux d’une époque où les fusils imposaient la volonté d’un régime d’apartheid qui inspirait la haine.

Comme ce fut le cas par le passé, la litanie de problèmes qu’affronte la communauté n’est pas une « question » de maintien de l’ordre ou de sécurité, qui puisse être résolue par la force.

C’est un problème politique qui définit le malaise actuel de l’Afrique du Sud.

 

Trahis par la démocratie

Les résidents m’ont confié combien ils se sentaient trahis par la démocratie.

Étant totalement privés d’accès aux services municipaux de base que les banlieues du nord de Johannesburg tiennent pour acquis, les résidents de Bekkersdal ont le sentiment d’avoir été laissés pour compte.

C’est un fait, je le sais. Imaginez voir des monceaux d’effluents non traités et d’ordures en putréfaction dans les quartiers huppés de Sandton.

Voici un bel exemple d’une autorité municipale coupable de manquement flagrant et systémique à ses obligations.

La mauvaise gestion et la corruption ont dilapidé des fonds publics destinés à servir le peuple. À la fin de 2013, la situation dans le township était désastreuse.

Lorsque j’y suis retourné en janvier 2014 pour une réunion avec la Concerned Residents Association, j’espérais trouver des signes d’améliorations. Mais rien n’avait changé.

Des écoles défigurées déversaient leur flot d’enfants dans des rues toujours jonchées de détritus.

Il n’y avait pas le moindre signe de progrès. L’impasse sans fin dans les négociations avec les fonctionnaires municipaux, le maire et le membre du conseil exécutif représentant le département provincial du logement n’y ont rien changé.

Même cette déclaration commune, publiée à l’issue d’une réunion avec le ministre en charge de la Gouvernance coopérative et des Affaires traditionnelles (COGTA), Lechesa Tsenoli, au lendemain des soulèvements violents ; stipule : « Ceci est un effort conjoint. Ni le département national, ni la province ne toléreront la fraude ou la corruption. Nous collaborerons avec les résidents de Bekkersdal pour éradiquer la corruption et garantir la prestation de services. »

Pendant ma visite, un sheriff est venu délivrer un ordre de comparution. Il était 13h45 et les militants dont les noms ont été appelés étaient sommés de se présenter au tribunal de grande instance dès 15 heures – une tâche impossible pour des personnes pauvres sans accès à un moyen de transport privé ou à la téléportation.

J’ai parcouru le document municipal de long en large. Il était extrêmement fouillé. Il recueillait des déclarations assermentées et présentait un dossier en béton.

À l’heure de protéger les droits juridiques de la municipalité et de la société minière privée contre la communauté, les fonctionnaires ont fait preuve d’une compétence exceptionnelle.

 

Corruption

Nous nous trouvions face à un autre exemple de la corruption qui sous-tend en grande partie la crise du logement dans notre pays.

Des milliers de résidents à Bekkersdal vivent dans des huttes et des arrière-cours. Beaucoup d’entre eux sont inscrits depuis des années sur les listes d’attente de logement.

C’est le cas de Mary Thabile Nhleko, qui a déposé une demande de logement dans le cadre du Reconstruction and Development Programme (RDP) en 1996.

Au fil des ans, elle s’est adressée plusieurs fois au département du logement en se plaignant du fait que d’autres personnes qui avaient présenté leur demande après elle l’avaient dépassée dans la liste RDP.

Les fonctionnaires locaux et provinciaux l’ont envoyée par monts et par vaux. Elle a fait l’expérience d’une conduite insensible et arrogante d’un gouvernement qui ne se soucie guère de ses citoyens.

Comme beaucoup d’autres personnes dans sa communauté, Mary Thabile Nhleko a mené des actions qui étaient non seulement illégales mais parfois aussi violentes.

Ils prirent possession de terrains situés en bordure du township – des terrains dont ils n’étaient pas titulaires et qu’ils n’étaient pas en droit d’occuper.

Qui plus est, chacune de leurs démarches allait à l’encontre de leurs intérêts. Comme tant de gens dans son pays, Mary, qui s’est vue juridiquement spoliée de tout droit de recours parce que la confiance entre la communauté et les fonctionnaires publics était brisée, estime qu’elle n’a pas le choix.

La communauté est persuadée que la justice penche en faveur de ceux-là mêmes qui usurpent ses droits constitutionnels les plus fondamentaux.

Tout ce qu’il reste c’est une communauté dépossédée, un chaudron ou bouillonne la colère concernant des griefs légitimes et un leadership communautaire affaibli, conduisant à une explosion de violence le week-end dernier au cours de laquelle les bureaux électoraux ont été incendiés.

 

Frustrations

C’est ici que se trouve le cœur du mouvement contestataire qui met au défi l’Afrique du Sud.

Dans l’esprit du public, les dirigeants locaux se sont convertis en une meute d’élites prédatrices, compromises de surcroît par l’incompétence et le capitalisme sauvage.

La police et les tribunaux sont déployés tel un bouclier offensif pour protéger les intérêts de ces élites.

Ayant dépendu des autres depuis bien trop longtemps, les citoyens sont mal équipés pour prendre soin d’eux-mêmes.

Et on n’est pas au bout de nos peines, car les services de police, eux-mêmes, sont au bord d’une vraie crise.

Croyez-le ou non, il y a beaucoup de bons flics et il convient d’envisager les choses depuis leur perspective.

Des milliers de policiers vivent au cœur des communautés où ils doivent assurer le maintien de l’ordre. Beaucoup d’entre eux partagent les frustrations qui pèsent sur ces communautés.

Leurs enfants vont aux mêmes écoles défaillantes. Leurs familles s’affrontent à un système de santé aux abois. Ils sont témoins de l’obscénité de l’inégalité croissante. Ils le voient dans les voitures de luxe conduites par leurs dirigeants. Ils sont au courant des milliards de rands qui sont dilapidés. Ils ont lu les nouvelles concernant Nkandla et les scandales de corruption en série. Et ils sont indignés.

Tôt ou tard, même les bons flics vont commencemor à se poser des questions : « Pourquoi dois-je ouvrir le feu sur des personnes avec qui je partage les mêmes préoccupations légitimes ? Et pourquoi est-ce que je protège des politiciens corrompus qui me volent moi, ma famille et ma communauté? »

Nous serons alors confrontés à une révolution. Une révolution qui va percer la bulle des élites qui gouvernent notre pays, l’univers parallèle de nos banlieues métropolitaines.

Il nous faut une action décisive de la part de notre gouvernement, pour extirper les fonctionnaires corrompus. Il faut, pour cela, que les partis politiques aient le courage de prendre les devants dans la lutte pour la bonne gouvernance et des services publics digne de ce nom.

Nous devons restaurer la confiance à l’égard de la police et des services publics. Nous devons pour cela retourner aux sources, à savoir organiser nos communautés en mouvements citoyens forts et autonomes, n’hésitant pas à contester tout abus de pouvoir.

L’alternative serait la destruction du tissu social de nos communautés, laquelle entraînerait une intensification du cycle infernal de violence et de représailles.

C’est notre Rubicon - en ce moment-même, la population est en train d’émettre un vote de censure contre les politiciens, les dirigeants syndicaux et communautaires, sans parler des milieux d’affaires.

Et c’est ainsi que l’Afrique du Sud brûle. La plupart de nos politiciens se cachent derrière la police, la loi et les procédures bureaucratiques du gouvernement.

Mais ils ne pourront pas se cacher longtemps car nous serons tous dévorés par les flammes.