Un design innovant pour améliorer les logements bon marché du Cap ?

Un design innovant pour améliorer les logements bon marché du Cap ?

This photo from February 2017 shows one of the first Empower Shack structures in the township of Khayelitsha, Cape Town. This year, the low-cost housing project was nominated for the prestigious 2018 RIBA International Prize.

(Jan Ras/Urban-Think Tank/ETHZ)
News

Dans le salon de sa maison de deux étages en tôle ondulée, bois et parpaings creux en béton, Magau Mhlupheki lave ses vêtements dans un grand seau en plastique. C’est une expérience nouvelle, quand bien même sa consommation d’eau est plafonnée par les restrictions mises en place pour éviter que la ville ne manque d’eau.

« Ça a changé ma vie, » déclare Mhlupheki, âgée de 45 ans, à propos de sa nouvelle maison qu’elle occupe depuis deux ans dans la section Site C du bidonville de Khayelitsha au Cap. « Avant, je n’avais pas d’évier. Je devais recueillir l’eau de dehors pour faire la vaisselle. Maintenant, j’en ai une toilette à l’intérieur. Avant, j’en partageais une dans la rue. »

Le Cap est une ville marquée par de fortes inégalités, balisées par les origines raciales. Bien qu’elle abrite certains des biens immobiliers les plus chers au monde, un quart de ses habitants, pour la plupart noirs et de couleur, vit dans des implantations informelles. Khayelitsha est l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique du Sud. Selon les estimations, la taille de sa population varie entre un peu moins d’un demi-million et jusqu’à trois fois ce nombre.

Selon l’Enquête générale des ménages de 2016, publiée par Statistics South Africa, 13,9 % des 16,7 millions de ménages du pays vivent dans des logements informels, à l’image de ceux que l’on trouve à Khayelitsha, principalement constitués de milliers de rangées de minuscules structures informelles d’un étage, toutes serrées les unes contre les autres. Il est à espérer que les améliorations dont bénéficient Mhlupheki et quelques autres habitants en matière de logement apporteront une solution supplémentaire à la crise du logement que connaît l’Afrique du Sud.

Le projet Empower Shackcabane d’autonomisation ») a été nominé pour le prix international du Royal Institute of British Architects (RIBA) 2018 en janvier. Ce prix est décerné à un bâtiment qui « illustre l’excellence en matière de design, d’ambition architecturale et qui a un impact social significatif, » indique le site Web du RIBA.

Ces logements, conçus et construits par l’association à but non lucratif Ikhayalami, basée à Khayelitsha, en collaboration avec le studio de design interdisciplinaire Urban-Think Tank (U-TT) basé à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et la communauté Site C, se distinguent pour plusieurs raisons.

En transformant des habitations de plain-pied, peu ventilées avec peu, ou pas de lumière naturelle en structures solides réparties sur deux étages au design de qualité et étanches à l’eau, les résidents bénéficient de logements décents qui offrent davantage d’espace et des aménagements essentiels comme des installations sanitaires et l’électricité.

Par ailleurs, la pratique du « re-blocking » (c.-à-d. le réaménagement de l’espace public) réduit le risque de propagation d’incendies et prévoit un espace public pour des facteurs tels qu’un accès routier pour les services d’urgence.

Les cabanes Empower Shack sont à la fois formelles et informelles : formelles à cause de leurs murs en parpaings de béton ; informelles à cause de leurs façades en tôles ondulées en zinc et en aluminium. Les structures sont disponibles en six tailles différentes. Étant donné qu’aucun mur de séparation n’a été construit à l’intérieur, cela permet aux résidents de partager l’espace à leur guise. Le design du prototype leur permet également de disposer d’un espace supplémentaire pour les membres de la famille élargie, pour travailler à domicile ou pour louer une de leurs chambres.

Andy Bolnick, fondateur et directeur d’Ikhayalami, déclare que le projet « reconnaît l’ingéniosité qui est liée à une vie vécue dans une cabane » et examine la façon dont le design peut contribuer au logement bon marché. « Le design est essentiel pour la conception de logements bon marché parce que l’espace est limité et tellement précieux. Il faut vraiment maximiser le moindre centimètre carré, » déclare-t-il à Equal Times.

Par exemple : « Nous avons insisté sur le fait qu’il est essentiel de passer à la verticale, à cause de la rareté des terrains et des espaces bien situés, et nous voulions que les pauvres aient accès à la ville, aux services qu’elle offre et qu’ils soient des citoyens intégrés et bienvenus dans le tissu urbain. »

À travers le monde, environ un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles et des établissements informels où elles sont confrontées à une pénurie de services publics de base, à une infrastructure médiocre, à des logements insalubres et à très peu d’intervention de l’État.

Pour Marianne Millstein, chercheuse principale à l’Institut norvégien pour la recherche urbaine et régionale (NIBR) de l’Université métropolitaine d’Oslo, le manque de logements décents et bon marché en Afrique du Sud remonte à l’époque de l’apartheid et est aggravé par des facteurs politiques depuis 1994. « Dans un scénario post-apartheid, les défis en matière de logement sont une combinaison de réalités économiques (manque d’argent pour atteindre des objectifs ambitieux) et de volonté et de capacité politiques pour relever réellement les défis sous-jacents, » déclare Millstein.

Modernisation des cabanes

Le projet Empower Shack est né lorsque l’architecte et cofondateur d’U-TT Alfredo Brillembourg, qui avait travaillé sur des projets similaires dans les favelas brésiliennes, visita l’Afrique du Sud en 2012. Il fut impressionné par le travail d’Ikhayalami et le concept de « modernisation des cabanes ».

À son tour, Ikhayalami fut également impressionnée par le travail de Brillembourg et estima qu’U-TT ferait également un bon partenaire. Le prototype initial fut construit en Suisse au cours d’un atelier de design U-TT qui s’est déroulé en 2013 avec le soutien d’Ikhayalami. Le deuxième fut construit sur place et consistait en une cabane de deux étages. Le troisième, construit dans un entrepôt d’Ikhayalami, incluait des murs en parpaings agissant comme coupe-feux. Quatre unités supplémentaires furent fabriquées in situ en 2015. La cinquième version est en cours de construction et, aujourd’hui, on compte 72 logements au total.

Les résidents logent avec leur famille et leurs amis à Khayelitsha pendant que leurs habitations d’origine font l’objet de travaux de modernisation. Les cabanes Empower Shack sont financées en grande partie par la compagnie internationale de réassurance Swiss Re, mais les résidents doivent eux aussi apporter une participation financière. Celle-ci se concrétise souvent à l’aide de prêts de microfinancement spécifiques à un projet. Dans le même temps, le gouvernement local s’est engagé à fournir toutes les infrastructures nécessaires, y compris l’eau, l’assainissement, l’électricité et le système d’évacuation des eaux usées pour chaque maison.

Le chef de la communauté locale, Phumezo Tsibanto, vivait avec sa sœur et son frère dans un « hokkie », une cabane fabriquée à partir de fines tôles de zinc et de bois non traité. « Cinq familles se partagent une seule toilette, » explique-t-il à Equal Times, et la seule source d’eau accessible est un robinet public. Ce mois-ci, Tsibanto et sa famille emménageront définitivement dans une Empower Shack.

Tsibanto, qui est âgé de 43 ans, indique que cela fait trois décennies qu’il est sur une liste d’attente pour un logement du Programme de reconstruction et de développement (PRD), une maison en briques subventionnée par le gouvernement. La ville du Cap ne construisant que 6000 maisons de ce type chaque année, et au vu des 320 000 à 350 000 personnes figurant sur la liste d’attente selon un rapport de 2017, des chercheurs affirment que leur délai de livraison peut atteindre 60 ans.

Une solution, mais pas la seule

Un certain nombre de programmes de logements sociaux visent à accélérer la mise à disposition d’habitations de qualité, depuis l’amélioration des établissements informels tels que les habitations d’arrière-cour (construites dans les cours d’autres propriétés et récemment désignées comme le type de logement locatif dont la croissance est la plus rapide en Afrique du Sud) à la construction de nouveaux logements pour les résidents aux revenus faibles et moyens. Le programme Community Resident Units, par exemple, vise à convertir en logements familiaux les anciennes baraques unisexes, où les travailleurs migrants des zones rurales et des pays voisins étaient contraints de vivre pendant l’apartheid.

Lorsqu’il évoque sa cabane Empower Shack, Tsibanto déclare à Equal Times : « Peut-être que je mourrai avant d’avoir reçu ma [maison du PRD] subventionnée, mais celle-ci est beaucoup mieux pendant que j’attends. » Pour Brillembourg cependant, la cabane Empower Shack est une solution d’habitation permanente : elle offre une amélioration spatiale immédiate sans déplacer les résidents, l’espace disponible dans ces cabanes est plus grand que celui d’une maison PRD, elle est compatible avec les cadres de conception urbaine et permet d’économiser 60 % de terrain et d’infrastructures par rapport à une maison PRD traditionnelle.

« Le projet consiste à déployer ces logements dans toute l’Afrique du Sud en remplacement des logements du PRD et à utiliser le programme pour redéfinir les blocs des habitants de ces cabanes, » explique Brillembourg.

Charles Rudman, responsable du district de Khayelitsha/Mitchells Plain à la ville du Cap, déclare que le projet remplit toutes les conditions et « respecte les réglementations en matière de santé et de sécurité publiques, de stabilité structurelle et de prévention des incendies, avec un accès individuel à tous les services, y compris l’électricité ».

Il déclare toutefois que le conseil municipal est réceptif aux idées sur la façon de l’améliorer. « Un sondage auprès des utilisateurs finaux sera utile pour apprendre de la communauté qui a bénéficié de l’initiative ce qu’elle pense de son cadre de vie et quels ajustements sont nécessaires, » déclare-t-il. « [Mais] rien ne justifie que ce projet ne soit pas mis en œuvre à grande échelle pour répondre à l’“informalité” dans la ville. »

Pour Merhawi Okbaselasie, directeur de projets de Shack/Slum Dwellers International (SDI) en Afrique du Sud, Empower Shack offre une alternative importante au paradigme actuel du logement : « Le modèle dominant de création de logements repose sur le développement de nouveaux projets d’habitations sur des terrains vierges en périphérie urbaine, loin des opportunités sociales et économiques et des nœuds de transport. Bien que l’on assiste à une réorientation croissante en matière de politique visant à améliorer in situ des établissements informels (qui sont pour la plupart relativement bien situés), dans la pratique, cette réorientation accuse un sérieux retard, » explique Okbaselasie.

« Empower Shack conteste ce modèle dominant et crée un précédent sérieux pour l’amélioration progressive et in situ des établissements informels en Afrique du Sud. »

Ikhayalami voit plus grand cependant. « Nous sommes en présence d’un concept qui est transposable non seulement à toute l’Afrique du Sud, mais aussi au reste du monde, » déclare Bolnick.