Une énergie propre et juste, c’est ce que veulent les Portoricains affectés par les ouragans

Une énergie propre et juste, c'est ce que veulent les Portoricains affectés par les ouragans

In this 20 September 2017 file photo taken in Humacao, Puerto Rico, electricity poles and lines lie toppled on a road after Hurricane Maria hit the eastern region of the island.

(AP/Carlos Giusti )

Un an après le passage de l’ouragan Maria qui a ravagé le territoire américain de Porto Rico, entraînant la mort de plus de 3.000 personnes et privant d’électricité l’entièreté de l’île de 3,5 millions d’habitants, les militants syndicaux et représentants de la jeunesse réclament une transition énergétique juste garantissant une sécurité économique et énergétique de l’île face aux catastrophes climatiques à venir.

« À Porto Rico, la transition vers des énergies renouvelables s’avère extrêmement importante, car les assauts de l’ouragan Maria ont été ravageurs et la plupart des victimes étaient des personnes en mauvaise santé qui dépendaient d’appareils électriques pour rester en vie », déclare Rosalina Alvarado, professeure de sciences et dirigeante du groupe écologiste local, PANAS.

Maria a frappé les côtes de l’île sous forme de tempête de catégorie 4 avec des vents soutenus atteignant les 250 km/heure, ce qui en fait le dixième ouragan atlantique le plus intense jamais enregistré et le cyclone tropical le plus violent à travers le monde en 2017.

En raison de sa taille, l’ouragan a touché l’ensemble de l’île de Porto Rico, détruisant des quartiers entiers et affectant environ 80 % des exploitations agricoles. Au lendemain de l’ouragan, les communications vers et depuis plusieurs régions entières ont été coupées pendant plusieurs jours et il a fallu onze mois pour rétablir complètement le courant. Pour beaucoup, la réponse du gouvernement fédéral des États-Unis a été grandement insuffisante, ce qui explique en partie le fait qu’il s’agisse de la catastrophe naturelle la plus meurtrière à avoir frappé le pays depuis le séisme de San Francisco en 1906.

« La collectivité de Los Naranjos à Vega Baja [dans le centre-nord du pays], comme beaucoup d’autres à Porto Rico, a été privée d’électricité pendant six mois après l’ouragan Maria », déclare Koralis Reyes, responsable du projet Naranjo Watt, une initiative menée par des jeunes dont l’objectif est l’installation d’un système à énergie solaire dans leur communauté.

« Assurer une transition juste vers les énergies renouvelables ne consiste pas uniquement à minimiser les effets du changement climatique ; il s’agit également de garantir à tous un accès à l’énergie. »

Selon les preuves de plus en plus nombreuses, à l’avenir, les événements climatiques tels que l’ouragan Maria seront de plus en plus fréquents, ce qui exposera les petits États insulaires et les régions côtières du monde entier à un risque élevé. C’est donc pour cette raison qu’Amira Odeh, une organisatrice basée à Porto Rico pour le mouvement environnemental international 350.org, estime qu’il faut davantage écouter les voix locales qui sont en première ligne de la lutte pour la justice sociale et le climat.

« Il est extrêmement important d’écouter ce que les habitants de Porto Rico ont à dire », déclare Mme Odeh. « Il s’agit d’un pays qui souffrira systématiquement des effets du changement climatique tels que la montée du niveau de la mer, la hausse des températures, les sécheresses, etc., et qui vit déjà avec les conséquences d’un ouragan violent qui a coûté la vie à des milliers de personnes ».

« L’électricité est un droit humain, pas une marchandise »

Outre les terribles pertes en vies humaines, l’un des impacts les plus durables de Maria s’est fait ressentir sur le système énergétique de Porto Rico. Celui-ci a subi de graves dommages, ce qui explique pourquoi il a fallu des mois pour rétablir le courant. Aujourd’hui encore, le réseau reste hautement vulnérable face à une autre catastrophe naturelle.

Toutefois, les projets actuels de reconstruction du système électrique du pays suscitent de vives inquiétudes, en particulier le plan de privatisation proposé par le gouverneur Ricardo Rosselló, qui fait craindre à beaucoup que les besoins et souhaits des investisseurs américains ou étrangers l’emporteraient sur ceux de la population locale. Le Syndicat portoricain des travailleurs des industries électrique et de l’irrigation a dénoncé cette proposition ; son président, Ángel Figueroa Jaramillo, déclarant que « l’électricité est un droit humain, pas une marchandise ».

De fait, de nombreux syndicats et activistes réclament un plus grand contrôle public du réseau ainsi que des investissements plus importants dans des projets locaux de production d’énergie propre dont les collectivités seraient aussi bien responsables que propriétaires. Au-delà du contrôle public du réseau, il s’agit de restructurer l’entreprise de services publics, l’AEE (Autorité portoricaine de l’énergie électrique), en renforçant le contrôle des travailleurs et en se fixant la transition énergétique comme objectif explicite.

Les partisans de la privatisation estiment donc que l’AEE devrait coopérer avec les collectivités afin d’élargir à tous les options en matière d’énergies renouvelables, et pas uniquement à ceux qui peuvent se le permettre, comme beaucoup le redoutent.

« Il est possible de créer un nouveau modèle énergétique à Porto Rico où les services publics demeurent un bien public et où des investissements publics sont consentis pour réparer et moderniser les infrastructures vétustes et où une nouvelle infrastructure est construite pour un avenir énergétique renouvelable ».

« Tout cela peut être réalisé et géré par des travailleurs du secteur public », déclare Irene Shen, de l’initiative Trade Unions for Energy Democracy (Les syndicats pour la démocratie énergétique – TUED).

Cette initiative mondiale et multisectorielle vise à promouvoir la direction et le contrôle démocratique de l’énergie. L’initiative TUED et d’autres s’inquiètent du grand nombre d’entreprises privées américaines et mondiales d’« énergie propre » qui viennent sur l’île, qu’elles considèrent comme mûre pour les énergies renouvelables, mais qui ne tiennent compte ni des suggestions locales ni d’autres considérations.

Ces efforts en matière d’énergie propre sont lacunaires, car ils dépendent d’investisseurs extérieurs pour développer, mettre en œuvre et finalement contrôler les systèmes énergétiques, ce que d’aucuns qualifient même de « colonialisme des énergies renouvelables ». Conjugué au plan de privatisation du gouverneur, d’aucuns craignent que la perte du contrôle du réseau du territoire n’entraîne à l’avenir une hausse des coûts de l’énergie.

«La réparation du réseau a déjà coûté 4 milliards de dollars US (3,48 milliards d’euros) en deniers publics », déclare Mme Shen. « Voilà encore une autre raison pour laquelle la privatisation serait l’équivalent d’une braderie pour les sociétés privées. »

La TUED et d’autres groupes de la société civile suivront de près le plan de ressources intégré de la Commission portoricaine de l’énergie. Attendu pour la fin octobre, celui-ci présentera un plan détaillé et clairement réparti dans le temps pour l’avenir du réseau électrique de Porto Rico et les observateurs sont curieux de voir si celui-ci comprendra des dispositions pour la production d’énergie par les collectivités et s’il fixera un objectif ambitieux en matière d’énergies renouvelables.

De nombreux territoires et nations insulaires se trouvent dans une situation similaire à celle de Porto Rico : trop dépendants des importations de combustibles fossiles et de corporations éloignées pour leur approvisionnement énergétique et leurs infrastructures. En privilégiant les énergies renouvelables produites localement, la possibilité de contrôler tant la production que la distribution de l’énergie pourrait contribuer à rajeunir l’économie de l’île et à en faire un modèle pour le reste du monde.

« Une transition énergétique juste est indispensable non seulement pour résoudre la crise climatique, mais aussi pour donner aux collectivités les moyens de gérer leurs propres systèmes énergétiques, de créer leurs propres débouchés sur le marché du travail et de garantir à chacun l’accès à une énergie propre », déclare Mme Odeh.