Une Nouvelle donne verte dans un monde post-coronavirus est possible – c’est déjà une réalité dans nombre de pays

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Cet article a été traduit de l'anglais.

La pandémie de coronavirus va profondément changer le monde dans lequel nous vivons, et c’est déjà le cas à bien des égards. Dans leur souci d’éviter un effondrement économique total, des gouvernements ont débloqué comme par enchantement plusieurs trillions (milliers de milliards) de dollars de fonds ; la quasi-totalité de l’industrie aérienne a été clouée au sol suite à la fermeture des frontières ; entre-temps, les surplus de pétrole brut sur le marché ont fait chuter le prix du baril aux niveaux les plus bas de l’histoire. Il ne s’agit là que de trois cas de figure qui auraient paru inimaginables au début de l’année. S’agissant de la construction d’un futur durable dans l’après-pandémie, nous devons aussi oser imaginer l’impossible. En ce sens, les travaux déjà entrepris dans nombre de pays intégrant certains aspects du Green new deal (Nouvelle donne verte) nous permettent de voir ce qu’il est possible d’accomplir.

Le Green new deal (GND) consiste en un ensemble d’idées politiques qui, dans sa formulation la plus ambitieuse, envisage une économie décarbonée au service des personnes et de la planète. Les décideurs de l’Union européenne doivent concrétiser un « Green Deal » (Pacte vert) ayant vocation à faire de l’Europe le premier continent à atteindre la neutralité carbone. En mars, le gouvernement sud-coréen est devenu le premier en Asie de l’Est à annoncer des plans nationaux pour atteindre l’objectif de zéro émission nette d’ici 2050. Entre temps, dans le cadre de la campagne électorale de novembre 2020 aux États-Unis, les démocrates progressistes poussent le candidat présidentiel, Joe Biden, à rehausser ses engagements en matière de justice environnementale, tout en briguant un plus grand nombre de postes au sein du Congrès pour les partisans du GND, comme Alexandria Ocasio-Cortez.

Les fonds considérables déjà injectés dans l’économie en vue du maintien du statu quo à la suite de la pandémie de coronavirus vident de sa substance tout argument qui ferait passer un Green New Deal pour irréaliste ou inabordable. Il appartient aux pays de rehausser leurs ambitions et de tirer les leçons qui s’imposent des programmes en cours.

Au Costa Rica, par exemple, les énergies renouvelables (principalement l’hydroélectricité) couvrent déjà 98 % de l’approvisionnement électrique du pays. Ce petit pays d’Amérique centrale a mis en place un plan ambitieux de réduction des émissions de carbone à l’horizon 2050. Au Costa Rica, le réensauvagement (réhabilitation des terres à l’état d’inculture), démarré il y a trois décennies, a permis de doubler la superficie forestière du pays à plus de 50 %, par le biais de programmes rigoureux de protection des parcs nationaux et la suppression des subventions à l’élevage. L’agroforesterie, à savoir l’intégration de forêts sur des terres agricoles, a constitué l’une des clés du succès du réensauvagement au Costa Rica.

Le Costa Rica avait déjà fait œuvre de pionnier auparavant. En 1948, le pays a démantelé ses forces armées, mettant ainsi fin à son empreinte carbone militaire – un facteur mondial de changement climatique. Le prochain défi pour le pays consistera à décarboner les transports, actuellement à l’origine de près de deux cinquièmes des émissions nationales, en investissant dans les trains, les bus et les taxis électriques, tout en étendant le réseau de pistes cyclables. L’empreinte carbone globale – historique et actuelle – du Costa Rica, tout comme celle des autres pays du Sud, est minime. Pourtant, les populations majoritaires dans le monde sont confrontées aux pires conséquences du changement climatique.

Les îles en première ligne

Les îles du Pacifique central, qui risquent d’être rayées de la carte par l’élévation du niveau de la mer, constituent une autre ligne de front dans la lutte contre le changement climatique. Ces nations insulaires ont mis le cap sur l’objectif zéro émission dans le transport maritime, un secteur qui représente actuellement 2,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. À cette fin, les Îles Marshall font partie des pays qui ont émis des « obligations bleues » (ou blue bonds), un instrument financier destiné à la promotion des investissements dans la rénovation des navires et leur adaptation aux technologies bas carbone, de même qu’à la construction de nouveaux navires zéro carbone. Les Îles Marshall, premier État insulaire à adopter une stratégie de neutralité carbone à l’horizon 2050, ont pris les devants d’une action climatique urgente des petits États insulaires ayant pour finalité d’assurer leur survie même.

En Afrique, l’archipel du Cap-Vert se décarbone tout en soutenant les petits agriculteurs. Son isolement géographique, au milieu de l’océan Atlantique, rendait le Cap-Vert tributaire des combustibles fossiles et des importations, y compris de denrées alimentaires, jusqu’à ce que les énergies renouvelables locales commencent à briser ces deux dépendances. En 2016, le Cap-Vert disposait de 30 éoliennes qui couvraient approximativement un quart des besoins électriques de l’île. L’objectif actuel est de parvenir à une énergie 100 % renouvelable. En l’absence d’un réseau national étendu, le photovoltaïque et l’éolien pourraient, à terme, se substituer aux groupes électrogènes au gazole dont se servent les agriculteurs pour irriguer les sols et les pêcheurs pour congeler le poisson.

Des exemples comme celui du Cap-Vert montrent comment des projets communautaires peuvent contribuer à l’autonomie des populations, tant en termes d’énergie que d’engagement citoyen, et la place de plus en plus importante qu’occupent les énergies renouvelables hors-réseau dans l’approvisionnement électrique à travers le continent.

Il n’en demeure pas moins que de la Tunisie au Mozambique, du Maroc au Kenya, et au-delà, les mégaprojets d’énergies renouvelables prennent souvent des allures d’éco-colonialisme. Ils chassent les populations de leurs terres, exploitent les précieuses ressources hydriques, perpétuent les structures de pouvoir centralisées et exportent les profits. Les décideurs politiques doivent travailler avec les communautés les plus vulnérables du monde pour s’assurer que les projets d’énergie renouvelable accordent une place centrale aux besoins des personnes qui en ont le plus besoin.

Dans le cadre du programme « Ten Island Challenge » (Défi des dix îles), le Belize et neuf autres pays des Caraïbes se sont engagés dans la transition vers 100 % d’énergie renouvelable. Le fait que cette initiative soit sponsorisée par le milliardaire Richard Branson, propriétaire de Virgin Airlines, montre, toutefois, à quel point les industries à forte empreinte carbone sont prêtes à s’arroger les causes environnementales pour blanchir leur bilan d’émissions. Les écosystèmes vulnérables ne peuvent pas être protégés par ou pour les touristes qui arrivent en avion. Bien que l’aviation soit responsable d’environ 4 % des émissions mondiales, elle reste exemptée des accords sur le climat. Plutôt que de dépendre des revenus du tourisme dans le cadre d’une nouvelle vague de dépendance colonialiste, les pays du Sud méritent des réparations de la part des pays du Nord historiquement à l’origine de la plus grande partie des émissions de carbone. Outre les États, les grandes entreprises responsables de ces émissions doivent mettre la main au portefeuille. Les réparations climatiques pourraient servir à financer des projets tels que l’agroforesterie, la protection des écosystèmes et le stockage d’énergie à faible impact.

Dépasser le statu quo dans les pays du Nord

En décembre 2019, les 27 États membres de l’UE, à l’exception de la Pologne, ont donné leur adhésion au « Green Deal » pour la neutralité carbone à l’horizon 2050, qui prévoit un fonds de transition juste de 7,5 milliards d’euros. Mais tout comme son nom omet le qualificatif « New  » renvoyant au projet de transformation économique qui a marqué les années 1930 aux États-Unis, le « Green Deal » européen omet de tenir compte du changement structurel indispensable à une véritable justice sociale et écologique mondiale.

Le Green Deal perpétue la logique économique qui se trouve à l’origine même du problème : en s’appuyant, par exemple, sur la garantie des financements privés comme elle l’a fait après le krach financier de 2008. Il manque l’occasion de basculer vers un système financier alternatif – un système bancaire public, par exemple. Le plan de l’UE ne parvient pas, non plus, à s’affranchir du culte de la croissance sans limite, alors même que ce concept est clairement en contradiction avec le fait que nous vivons sur une planète aux ressources limitées. Pendant ce temps, des militants, des activistes et des universitaires se sont mobilisés sous l’égide du Green New Deal for Europe (Nouvelle donne verte pour l’Europe, GNDfE). Ensemble, ils ont publié un plan directeur exhaustif intitulé Blueprint for Europe qui s’appuie sur le concept de transition juste. Ce projet, qui bénéficie du soutien des syndicats, vise à faciliter la transition des travailleurs des industries destructrices vers des industries vertes.

La pandémie de coronavirus a démontré qu’il était possible d’adapter et de diversifier rapidement les capacités de production, par exemple en passant des pièces détachées pour voitures aux respirateurs, ou du prêt-à-porter aux blouses chirurgicales. Pourquoi d’autres industries ne pourraient-elles pas en faire autant, substituant les armes aux éoliennes, par exemple ?

Partout dans le monde, les grandes entreprises réclament à grands cris des renflouements, mais nous ne pouvons pas continuer à faire passer le profit avant les gens. En renflouant des compagnies aériennes à bas prix insoutenables pour l’environnement, par exemple, ou en injectant de l’argent dans des grandes banques qui ne cessent de saigner à blanc leurs clients à coup de crédits ruineux, nous ne faisons que repousser le problème à plus tard. Cette pandémie n’est jamais que la partie la plus visible de la catastrophe à laquelle nous a conduit le capitalisme effréné et sauvage ; à nous de tirer pleinement parti de ce moment de réflexion que nous a offert le coronavirus. À nous de guérir notre planète.

Le plan directeur pour l’Europe (Blueprint for Europe) montre clairement que l’actuel « Green Deal » de l’UE ne consiste en réalité qu’à peindre de vert des projets existants qui ne répondent absolument pas aux intérêts des citoyens ou de la planète. Ainsi, la politique agricole commune – l’une des dépenses les plus importantes de l’UE – fonctionne principalement comme une aide aux grands propriétaires terriens et aux industries agroalimentaires. Le fonds de transition juste de l’UE, doté de 7,5 milliards d’euros, est une bouchée de pain par rapport aux subventions accordées par l’UE et ses États membres aux entreprises à forte intensité de carbone. Au lieu de cela, l’UE doit réorienter toutes les dépenses publiques vers des projets totalement transparents et respectueux de l’environnement. Elle doit réguler l’économie dans le sens d’une prospérité écologique inclusive. Et prôner la justice sociale à l’échelle mondiale.

Une justice mondiale

S’agissant de la justice mondiale, l’Europe est appelée à prendre des mesures urgentes, comme arrêter de soutenir l’agrobusiness et lutter contre l’évasion fiscale et les guerres sans fin pour l’accès aux ressources. Nous pouvons cependant aller plus loin encore. À mesure que la science du climat devient de plus en plus précise, les litiges climatiques pourraient donner lieu à des poursuites en réparation contre les pires pollueurs, permettant ainsi de dégager des fonds au profit d’un Green new deal mondial et décolonisant.

Le programme Blueprint for Europe souligne l’importance d’une transition verte ancrée dans la démocratie locale. Depuis les années 1970, le gouvernement danois soutient activement l’implantation de parcs éoliens communautaires sur tout le territoire national. De ce fait, l’énergie éolienne représente aujourd’hui près de la moitié de toute l’énergie électrique au Danemark. L’Écosse connaît une expérience similaire : la présence de plus de 20.000 centrales communautaires d’énergie renouvelable en Écosse contribue à ce que les petites communautés soient des productrices nettes d’énergie et en récoltent les bénéfices. Bien entendu, l’économie écossaise dépend encore fortement de l’extraction pétrolière – et c’est un domaine où elle pourrait s’inspirer de l’expérience costaricaine.

Les politiques préconisées dans le cadre du GND ne se limitent pas aux énergies renouvelables communautaires. La pandémie a enseigné une dure leçon aux États-Unis à propos de l’importance de la santé publique.

De même, de nombreux exemples européens sur le plan des droits des travailleurs, de la protection sociale et de la protection de l’environnement seraient perçus comme des chimères radicales dans le contexte américain. En Europe, la plupart des plans énoncés dans le Blueprint sont déjà à l’œuvre, tels que le logement pour tous en Finlande et la gratuité des transports en commun au Luxembourg.

La force du Green New Deal est démontrée par le fait que même avec Donald Trump à la présidence, la part des énergies renouvelables aux États-Unis augmente par rapport au charbon. Au cœur du « bassin houiller » du Colorado, les écoles du comté de Delta proposent des cours de formation à l’énergie solaire, tandis que dans les Appalaches, des plans prévoient la reconversion en parc photovoltaïque de l’ancienne mine de charbon de Bent Mountain.

Dans un monde où les crises liées au changement climatique se succèdent et où les injustices se multiplient, la pandémie de coronavirus est la priorité immédiate. Quoi qu’il advienne, il serait criminel de retomber dans les bonnes vieilles habitudes, alors que nous avons la possibilité de reconstruire un monde juste et sain.