À cause de la pandémie, les services de santé pour les femmes et les filles sont profondément affectés

À cause de la pandémie, les services de santé pour les femmes et les filles sont profondément affectés

A woman and child with non-coronavirus related issues are treated at the Médecins Sans Frontieres (Doctors without Borders) clinic in the Mathare, an informal settlement in Nairobi, Kenya on 28 May 2020.

(AP/Brian Inganga)

Lorsque la pandémie de coronavirus a commencé à se propager à travers le monde, les médecins et les scientifiques ont averti qu’elle était particulièrement mortelle pour les personnes âgées. Quelques mois après son apparition, ces spécialistes ont détecté une autre partialité apparente du virus : le genre. Selon les données recueillies par l’initiative Global Health 50/50, en Italie, les hommes représentaient 68 % des décès, en Chine, 64 %, et au Royaume-Uni, l’Office for National Statistics a révélé qu’en mars, les hommes étaient deux fois plus susceptibles de mourir de la maladie à coronavirus (Covid-19) que les femmes.

Les raisons de cette différence restent inconnues ; des suggestions selon lesquelles les femmes fument et boivent moins (et ont un mode de vie globalement plus sain) ont été avancées, mais ne sont pas concluantes. Les experts de la santé soulignent toutefois un autre écart, plus inquiétant, entre les sexes.

« Il est vrai qu’à travers le monde, les hommes ont été touchés de manière disproportionnée par la Covid-19 », concède Kelli Hall, auteure principale d’une étude publiée dans la revue médicale The Lancet sur la manière dont les mesures mises en place pour répondre à la Covid-19 ignorent la santé et la justice sexuelles et reproductives. « Les implications profondes sur les femmes et les filles au-delà d’un risque de mortalité plus élevé sont négligées par les discussions, les politiques qui sont menées au niveau mondial ainsi que par le public ».

Les pays ont tendance à placer les questions liées au genre au bas de leurs listes de priorités lorsque surviennent des crises ; le coronavirus ne fait pas exception. L’urgence de santé publique et la crise économique qu’il entraîne aggravent déjà les inégalités préexistantes, plongeant les femmes dans une plus grande précarité, notamment dans les milieux les plus démunis. Une grande part de ce problème commence par une réduction des possibilités de planification familiale.

DKT International est l’un des plus grands distributeurs de contraceptifs et prestataires d’avortements sûrs dans le monde, principalement dans les pays du Sud. En 2019, cette ONG a fourni des produits et services de planification familiale, de prévention du VIH/SIDA et de produits et services abortifs sûrs à 48 millions de couples. Chris Purdy, fondateur et PDG de DKT, indique à Equal Times que la pandémie a eu un impact sur les chaînes d’approvisionnement : « la production de matières brutes, l’expédition, le fret, le dédouanement, l’entreposage : chaque étape de la mise sur le marché d’un produit subit des perturbations ».

Au Nigeria, où opère DKT, au moment de la rédaction de cet article, 12 millions de préservatifs et quatre millions de paquets de pilules contraceptives étaient bloqués dans un port de Lagos. Cette livraison a été impactée par un retard de plusieurs mois dû à la crise sanitaire et les stocks de préservatifs au Nigeria (qui sont tous importés, explique M. Purdy) sont en train de s’épuiser.

Les plus vulnérables sont les plus durement touchés

Avec la persistance de la pandémie, l’une des principales inquiétudes de M. Purdy est que les fabricants décident de privilégier les marchés plus riches afin de compenser leurs pertes. « Les marchés les moins rentables sont ceux qui recevront le moins d’attention », déclare-t-il.

Women on Web, une ONG qui propose des « télé-avortements » (à travers des services à distance consistant en des consultations virtuelles et l’envoi de médicaments abortifs par la poste), affirme que sa clientèle a changé depuis le début de la pandémie. L’ONG, qui a acquis une grande renommée dès sa création en 1999 sous le nom de Women on Waves en fournissant des services d’avortement « offshore » aux femmes dans les pays où ce service était limité ou interdit, a «vu le nombre de demandes d’aide qu’elle reçoit augmenter » depuis le début de la pandémie de Covid-19, selon un communiqué envoyé à Equal Times. « Ce qu’il est intéressant de noter dans cette augmentation, c’est que nous ne recevons plus [uniquement] des demandes d’aide de pays où l’avortement est limité, mais aussi de pays où il est légal, et ce, du fait que les femmes n’ont plus accès aux services disponibles en raison des confinements, des problèmes liés à la garde des enfants, etc. »

Marie Stopes International, une ONG qui fournit des moyens de contraception et des avortements sans risque dans 37 pays, a modélisé plusieurs scénarios de perturbation des chaînes d’approvisionnement et de la prestation de services. Dans le cas du scénario le plus pessimiste (prestation de services minimale pour le reste de l’année 2020), un porte-parole de l’organisation a déclaré qu’en raison des perturbations liées au coronavirus, ils fourniraient des services à 9,5 millions de personnes de moins. Il prévoit également 1,3 à 3 millions de grossesses non désirées supplémentaires, 5.000 à 11.000 décès maternels et entre 1,2 et 2,7 avortements à risque dans le cadre de leurs programmes nationaux.

Ce panorama, déjà assez sombre, a récemment été aggravé par une décision prise à Washington. Le 29 mai, depuis la roseraie de la Maison-Blanche, c’est-à-dire le lieu même d’où, quelques jours plus tard à peine, il menacerait de faire réprimer les protestations contre le meurtre de George Floyd par l’armée, le président Donald Trump a annoncé que les États-Unis se retiraient de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cette décision constituait l’étape suivante après la suspension du financement de l’organisation à la mi-avril ; selon les dires du président, parce qu’elle n’avait pas répondu de manière adéquate à l’épidémie de coronavirus.

Les États-Unis sont le plus grand bailleur de fonds de l’OMS, avec une contribution de plus de 400 millions de dollars en 2019.

« À un moment où nous avons le plus besoin d’une coopération et d’une coordination internationales fortes, retirer à l’OMS un financement essentiel est une décision profondément irresponsable et préjudiciable », déclare Karmen Ivey, attachée de presse pour le monde de l’ONG Marie Stopes International. « Ceci aura un impact spécifique sur les personnes les plus touchées par la Covid-19 : les femmes et les jeunes filles, les communautés pauvres et les travailleurs de la santé en première ligne, qui dépendent de l’OMS pour soutenir les systèmes de soins de santé nationaux. Sans le rôle essentiel de l’OMS à travers le monde, davantage de femmes et de filles mourront ».

À l’instar de la « règle du bâillon mondial » – mais en pire

Mme Hall, auteure de l’étude publiée dans The Lancet, a comparé cette évolution à la « règle du bâillon mondial », la politique de l’ère Reagan interdisant le financement des groupes qui proposent des services d’avortement, rétablie et étendue sous l’administration Trump – « mais en pire ».

« Nous savons que la “règle du bâillon” a des effets désastreux sur la capacité des pays en développement à fournir des services complets de santé sexuelle et reproductive aux populations qui en ont le plus besoin et qu’à leur tour [les gouvernements] ne sont pas suffisamment équipés pour prévenir la morbidité et la mortalité maternelles. Une politique qui ôte une grande partie du financement de l’OMS a des conséquences encore plus importantes.  »

Au Mexique, où, à l’exception de deux juridictions (la ville de Mexico et l’État d’Oaxaca), l’avortement est illégal sauf en cas de viol, les activistes ont redoublé d’efforts pour informer les femmes sur la planification familiale et sur la façon d’accéder à des avortements sûrs, en se tournant vers les médias sociaux pour diffuser l’information pendant le confinement.

Adriana Jiménez, qui est à la tête du secteur Santé sexuelle de l’ONG Equidad, explique à Equal Times qu’à la fin du mois de mai, le nombre d’appels qu’ils avaient reçus pour demander des informations sur les avortements légaux et sans risques avait triplé depuis le début du confinement. Le nombre d’appels en rapport avec des faits de violence domestique, et donc de femmes demandant de l’aide pour trouver un refuge, a doublé.

« Malgré le confinement, nous savons que la violence contre les femmes et les filles ne s’arrête pas. De même que le besoin d’accéder à des services de santé sexuelle et reproductive, tels que la prévention des grossesses non désirées, et aux contraceptifs », explique Mme Jiménez.

« Trump n’est pas le seul à couper les fonds », ajoute-t-elle. En 2019, le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a retiré les fonds destinés aux organisations de la société civile dans le cadre de mesures d’austérité. « Les ONG de femmes en font partie ». Cette décision a été dénoncée par les activistes féministes, qui s’inquiètent en particulier de l’effet qu’auront ces coupes budgétaires sur les refuges pour femmes.

Face à la montée en flèche des signalements de violences sexistes au milieu des confinements et des quarantaines, de nombreuses femmes n’ont aucun moyen de recevoir une assistance. Selon le Fonds des Nations unies pour la population, environ 15 millions de cas supplémentaires de violence domestique devraient être enregistrés cette année en raison des confinements. Au Mexique, les refuges pour femmes autochtones et afro-mexicaines manquent de financement en raison des réductions des dépenses publiques. Cette situation met en danger la vie de certaines des femmes les plus vulnérables du pays, notamment les femmes enceintes des zones rurales qui dépendaient de ces refuges pour obtenir des soins pendant leur grossesse ou encore pour accoucher.