Au Cambodge, la citoyenneté instable des résidents d’origine vietnamienne 

Au Cambodge, la citoyenneté instable des résidents d'origine vietnamienne

Cambodian Buddhist monks and protesters burn mock Vietnamese flags during a protest over comments made by the Vietnamese government in October 2014. The two countries have a long and complicated history, and Cambodian politicians are exploiting these tensions in the run up to general elections this July.

(AP/Heng Sinith)

Keo Samoeun a contribué à la construction de dizaines de bâtiments à travers la ville de Phnom Penh. Par le passé, il a rénové des villas endommagées à l’époque des Khmers rouges et il participe actuellement aux travaux d’un temple caodaïste, où il pratique lui-même cette religion venue du Vietnam. Toutefois, les murs qu’il bâtit ont des fondations plus solides à Phnom Penh que le maçon qu’il est, car d’origine cambodgienne et vietnamienne, il ne possède aucune nationalité officielle et permanente, dans aucun des deux pays.

Après des décennies de frontières fluctuantes et d’histoires entremêlées, des dizaines de milliers de citoyens cambodgiens possèdent des origines vietnamiennes, à des degrés divers. Mais le gouvernement cambodgien retire la citoyenneté à nombre de ces personnes, aggravant ainsi des conflits sociaux profondément enracinés entre les deux nations.

À la fin de l’année dernière, avant les élections nationales du mois de juillet, le gouvernement cambodgien s’est lancé dans une campagne visant à réduire au silence les dirigeants de l’opposition, à démanteler les médias indépendants et à se dissocier des efforts pro-démocratiques menés par la société civile. Ceci en réponse aux mises en garde controversées du Premier ministre Hun Sen selon lesquelles les partis de l’opposition et les ONG étrangères seraient en train de fomenter un renversement violent du gouvernement.

Dans ce contexte de répression, le ministère de l’Immigration a commencé à annuler ce qu’il décrivait comme des documents d’identité « irréguliers » de plus de 70.000 personnes.

Ces personnes étaient d’origine vietnamienne pour la plupart. Selon le site d’actualités VNExpress, plus de 1 880 sans-papiers (dont certains d’origine chinoise) ont été déportés en 2017.

Les estimations du nombre de personnes d’origine vietnamienne vivant au Cambodge ne sont pas claires, pas plus que le nombre de ceux qui ont officiellement obtenu la citoyenneté cambodgienne. Pourtant, nombre de ceux qui ne sont pas nés dans le pays maintiennent qu’ils vivent au Cambodge depuis des décennies, selon un rapport de 2013 du Service jésuite des réfugiés au Cambodge sur le statut juridique de la population de la minorité ethnique vietnamienne au Cambodge.

Les dernières purges de papiers d’identité ont commencé en décembre 2017 dans la province de Kampong Chhnang dans le centre du Cambodge, où vivent des milliers de personnes d’origine vietnamienne autour et sur le lac Tonlé Sap. Elles se sont ensuite propagées à Phnom Penh, ciblant spécifiquement les zones à forte population vietnamienne.

Le gouvernement cambodgien, qui n’a pas répondu à plusieurs demandes de commentaires pour cet article, a déclaré en début d’année que toute personne d’origine vietnamienne menacée de déportation recevra une carte de résidence valable deux ans si elle peut prouver qu’elle vit au Cambodge depuis au moins 2012. En théorie, ces résidents seront alors en mesure de demander la citoyenneté après sept ans.

Cette purge de documents d’identité crée un paradoxe pour les Cambodgiens d’origine vietnamienne : ils perdent le statut juridique permanent dont ils jouissaient auparavant au Cambodge en raison de leurs origines vietnamiennes, mais le gouvernement vietnamien ne leur accordera pas de statut juridique non plus parce qu’ils ne peuvent prouver qu’ils remplissent les conditions requises.

Augmentation du nombre d’apatrides

Alors qu’il attend un nouveau passager dans le quartier Chbar Ampov de Phnom Penh, Thanh Kim Heng, un chauffeur de moto de 62 ans, avertit que la police patrouille souvent dans une ruelle voisine pour tenter d’identifier ceux qui pourraient encore avoir des papiers. Ils lui ont déjà confisqué sa carte d’identité nationale, en échange d’une carte d’identité étrangère, il y a plusieurs semaines, et d’autres agents l’ont arrêté dans la rue pour lui soutirer un pot-de-vin, sous la menace d’une arrestation.

« Si tu parles, tu es dans le pétrin, » déclare Thanh. « Tu ne peux pas leur parler ou discuter avec eux [la police].  »

« Au Cambodge, l’obtention de papiers d’identité a toujours constitué un parcours du combattant pour la population d’origine vietnamienne, surtout dans les zones les plus pauvres en province, » déclare Sourn Butmao, directeur exécutif de l’Organisation pour les droits des minorités (Minority Rights Organization – MIRO).

Privés de documents d’identité, des habitants de longue date de la localité de Choam Chao à Phnom Penh ont peur de l’avenir.

Même si les autorités ont déclaré que les personnes d’origine vietnamienne « se porteront volontaires pour y retourner, » pour Vong, ce n’est pas une option. La jeune femme de 31 ans est née au Cambodge et a toujours été titulaire d’une carte d’identité nationale. Elle parle et écrit couramment le khmer, mais l’origine vietnamienne de ses parents était tout ce qui importait aux fonctionnaires de l’immigration lorsqu’ils ont confisqué ses papiers au début de l’année.

« Même si je parle khmer, le gouvernement dit que je ne suis que Vietnamienne, » a-t-elle déclaré à Equal Times. Avant la confiscation de ses papiers d’identité, Vong avait prévu de vendre son logement d’une pièce. Ce projet est en suspens à présent. Les étrangers n’ont pas le droit de détenir des terres au Cambodge, donc légalement, elle ne tirerait aucun profit de la vente.

Le mois dernier, Vong a pu pousser un soupir de soulagement lorsque l’école de sa fille a accepté une photocopie du livret de famille identifiant ses enfants ; livret qu’elle avait rangé avant que les autorités n’annoncent leur intention de le révoquer. Elle craint toutefois que l’école ne demande une pièce d’identité officielle à l’avenir.

« Je ne suis pas si inquiète pour moi-même, mais qu’en sera-t-il de mon enfant ? » demande-t-elle. « Comment vais-je pouvoir obtenir une pièce d’identité pour mon enfant ? »

Attiser la peur

L’histoire de la relation entre le Cambodge et le Vietnam est compliquée, mais dans sa forme la plus résumée, le sentiment anti-vietnamien découle des menaces que le Vietnam et la Thaïlande avaient fait peser sur l’empire cambodgien vers la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Au cours des décennies suivantes, le Vietnam s’est imposé comme le principal antagoniste du Cambodge dans de nombreux esprits, les colonisateurs français ayant employé des Vietnamiens comme administrateurs au Cambodge, et de nouveau lorsque les forces vietnamiennes ont pris le contrôle du pays lors des retombées du régime génocidaire des Khmers rouges de 1978 jusqu’à la fin des années 1980.

Dans les récentes élections, les politiciens de tous bords ont intégré ces tensions ethniques dans leurs programmes. L’ancien chef de l’opposition et chef du parti populiste Parti du salut national du Cambodge (PSNC), Sam Rainsy, avait souvent organisé des manifestations contre une invasion vietnamienne du Cambodge pour s’en prendre au Premier ministre Hun Sen, qui avait été installé comme ministre des Affaires étrangères par les Vietnamiens en 1979 alors que les Khmers rouges battaient en retraite. Hun Sen a endossé le rôle de Premier ministre en 1985, ce qui fait de lui l’un des dirigeants au pouvoir depuis le plus longtemps au monde.

Alors que le niveau d’antagonisme atteignait son comble lors des élections nationales de 2013, le détracteur ouvertement critique du parti au pouvoir faisait planer la crainte que le Vietnam ne s’empare du pays : « Quatre ou cinq ans de plus et ce sera trop tard ; le Cambodge sera plein de Vietnamiens, » déclarait Sam. « Deviendrons-nous les esclaves du Vietnam  ? »

Maintenant que de nouvelles élections nationales se préparent pour le 29 juillet, Hun Sen a retourné les accusations de collusion avec le Vietnam contre son adversaire en ordonnant une enquête sur une possible trahison suite aux déclarations de Sam en 2013 selon lesquelles il donnerait leur autonomie aux Montagnards, un groupe indigène d’origine vietnamienne vivant dans les provinces du nord-est du Cambodge.

Même s’il pense que la purge des papiers officiels constitue partiellement une tentative de s’attaquer aux frontières notoirement laxistes du Cambodge, Sourn estime également que le parti au pouvoir cherche implicitement à prouver qu’il est en phase avec les citoyens cambodgiens, tout en attirant certains des partisans du PSNC qui se sont accrochés au sentiment anti-vietnamien de l’opposition.

« Les politiciens ne cessent de relancer ces cas [de discrimination], en créant de nouveaux cas pour le peuple, » déclare Sourn. « Certains oublient peut-être, mais si les politiciens en reparlent, ils font remonter les anciens conflits à la surface. »

Chevauchement des identités passées et présentes

Les identités vietnamienne et cambodgienne sont aussi compliquées et imbriquées que l’histoire des deux nations, si bien que les tentatives visant à distinguer les Cambodgiens des Vietnamiens tournent souvent à la contradiction.

Avec des noms vietnamiens et des ancêtres cambodgiens, les Khmers Krom, c’est-à-dire les « Cambodgiens du sud », perturbent l’application de la loi. Les Khmers Krom, une population minoritaire d’une région du Vietnam qui faisait à l’origine partie de l’empire cambodgien, ont légalement droit à la citoyenneté cambodgienne sans avoir à prouver le temps qu’ils ont vécu dans le pays.

Cependant, la communauté Khmer Krom est souvent confrontée à une discrimination lorsque ses membres demandent des documents légaux, car les fonctionnaires de l’immigration paralysent le processus.

D’après Sourn de l’Organisation pour les droits des minorités, environ 30 % des Khmers Krom n’ont pas de papiers d’identité au Cambodge, souvent parce qu’ils redoutent le processus ou parce qu’ils ne souhaitent pas se conformer aux exigences des autorités.

« Leurs noms de famille sont différents, donc les autorités locales leur demandent toujours de changer de nom, mais s’ils changent de nom, ils perdent leur identité, » déclare-t-il.

Derrière un magasin d’électronique jouant de la musique techno à tue-tête, Keo, le vieux maçon Khmer Krom, est à l’aise n’hésite pas à discuter de son statut d’immigrant dans les confins du temple. Keo sait qu’il a pleinement le droit de recevoir la citoyenneté cambodgienne, mais chaque fois qu’il en fait la demande, on lui déclare qu’une carte de résidence de deux ans est sa seule option.

À l’extérieur, on l’appelle « étranger » et « yuon », un qualificatif désobligeant pour les Vietnamiens, même s’il vit au Cambodge depuis des décennies. Son petit-fils de 12 ans, Sokha, intervient et parle de sa propre expérience de la discrimination. À l’école, certains de ses camarades de classe régurgitent des préjugés vieux de plusieurs siècles et lui disent que « les Vietnamiens viennent ici pour s’emparer de notre pays ».

Keo a indiqué à Equal Times que de nombreux Cambodgiens le traitent comme un frère, mais qu’aux yeux du gouvernement, lui et sa famille seront toujours désavantagés.

« Vous pouvez vivre au Cambodge, mais vous ne serez jamais un citoyen cambodgien. Ils diront toujours que vous êtes Vietnamien. »

Mam Meanrith a contribué à ce reportage.