Au Liban, les Syriens poussés à la clandestinité

Abou (nom d’emprunt) passe la peau hâlée de son visage sous le filet d’eau du lavabo des WC de l’école qu’il a construit pendant cinq mois. Sa toilette est faite.

Le bâtiment scolaire est rutilant: 20.000 m² aménagés de A à Z par une dizaine de travailleurs syriens, au milieu d’un quartier de Beyrouth dont ils n’ont rien eu le temps de voir.

Le travail terminé, Abou, un quarantenaire édenté et émacié, s’apprête à aller voir son employeur libanais pour qu’il lui propose un nouveau chantier.

Vingt ans qu’il mène cette existence frugale: six mois par an à travailler et à dormir dans les chantiers au Liban pour 400 dollars US par mois.

Le reste du temps, il retournait à Deraa, en Syrie, auprès de sa femme et de ses sept enfants.

C’est désormais impossible depuis qu’une insurrection populaire, partie de sa ville natale en mars 2011, s’est muée en un conflit civil sans fin, poussant plus d’un million de Syriens à se réfugier au Liban.

Mais nombre d’entre eux venaient déjà au pays du Cèdre pour occuper les chantiers et les champs en période de récolte.

Entre 1969 et 1973, on comptait déjà plus d’un million d’entrées de travailleurs syriens saisonniers. À l’époque, une simple carte d’identité à la frontière libano-syrienne permettait de venir prendre part aux tâches les plus difficiles du développement de la « Suisse du Moyen-Orient ».

Embaucher un Syrien revient alors à ne pas payer la sécurité sociale, obligatoire depuis 1963 pour les travailleurs libanais, et à éviter les mouvements sociaux que ces derniers multiplient pour défendre leurs droits.

Après la guerre civile (1975-1990), la reconstruction du pays requiert à nouveau un renfort de main-d’œuvre.

Des accords bilatéraux de coopération signés entre la Syrie et le Liban en 1994 permettent aux Syriens de travailler au Liban avec un simple permis de séjour, délivré pour trois mois à la frontière.

Une situation qui convient autant au régime syrien, qui y trouve une issue à son chômage endémique, qu’aux entrepreneurs libanais.

À la veille du conflit syrien, les estimations sur la présence de ces travailleurs étrangers varient de 400.000 à 1,4 million.

« Ce n’était pas la panacée. On venait, on travaillait et on rentrait chez nous. Mais depuis le début de la révolution en Syrie, nous subissons une oppression légale, sociale et psychologique ici », affirme Ahed, ouvrier originaire de Salamieh, tout en donnant une dernière couche de peinture au mur de l’école.

Arrivés dans un pays où le coût de la vie dépasse de loin celui de la Syrie, les réfugiés qui ont tout perdu se mettent en quête d’emplois de survie, du chauffeur de taxi au concierge, de l’ouvrier au paysan.

Définis à l’envie comme un « fardeau » par le gouvernement libanais lors des réunions de bailleurs de fonds pour les réfugiés syriens, leur présence est néanmoins une aubaine pour les employeurs libanais.

Ils les embauchent à la journée ou au mois, pour un salaire de misère et sans paperasse: 650 permis de travail ont été délivrés à des Syriens en 2012-2013.

 

Une directive controversée

Tout s’arrête en octobre 2014, lorsque le gouvernement entame une politique de fermeture de ses frontières aux demandeurs d’asile syriens, hormis les cas humanitaires exceptionnels.

Puis, fin décembre, une directive assez floue émise par la Sûreté générale interdit aux Syriens inscrits comme réfugiés auprès de l’UNHCR d’exercer un travail. Et ceux qui viennent travailler doivent désormais être sponsorisés par un Libanais, lequel devra leur procurer un permis de travail: c’est le système de la kafala.

Contactée, la Sûreté générale n’a pas donné suite à notre demande de précisions.

Pour Ghida Frangieh, avocate au sein de l’ONG Legal Agenda, « La directive vise à ne garder que les Syriens qui servent les intérêts économiques du Liban: les riches et ceux qui servent les riches, c’est-à-dire les ouvriers et les saisonniers. Les autres deviennent indésirables, car seuls les métiers de l’agriculture, de la construction et du nettoyage sont permis aux Syriens par le ministère du Travail », explique-t-elle à Equal Times.

Pour Frangieh, cette formalisation des travailleurs syriens via un permis de travail ne comporte en réalité que très peu d’avantages.

« C’est vrai qu’avec un permis, s’ils sont licenciés de manière abusive, ils pourront le contester. Mais je vois mal un Syrien porter plainte contre un employeur libanais. Quant à la sécurité sociale, même s’ils cotisent, ils n’ont pas le droit d’en bénéficier en tant qu’étrangers », ajoute l’avocate.

Encore faut-il qu’ils obtiennent ce permis. Car les employeurs de la construction, habitués à embaucher les Syriens sans formalités depuis des décennies, traînent des pieds.

« Les démarches exigées posent plusieurs problèmes. Par exemple, il est demandé que le travailleur soit domicilié à une adresse certifiée par un notaire. Or la plupart d’entre eux vivent dans les immeubles en construction dans lesquels ils travaillent ! », affirme Nadim Asmar, directeur du syndicat des entrepreneurs des travaux publics libanais.

Les employeurs doivent aussi se porter garants pour six mois, pour des travailleurs qu’ils embauchent parfois à la journée. Le syndicat a donc réclamé la souplesse du ministre du Travail Sejean Azzi.

« Les constructeurs libanais déclarent le béton et le ciment, mais ils omettent de déclarer le coût des permis de travail, » dénonce ce dernier.

« Je leurs ai dit que s’ils procuraient un permis de travail à tous leurs employés syriens, je serais indulgent », poursuit-il.

« Or, depuis, seules deux entreprises se sont manifestées. L’une pour déclarer 17 travailleurs sur 3000, l’autre 70. »

Avec ses 11 inspecteurs du travail, le ministère n’a jusqu’à présent sanctionné aucune entreprise pour travail au noir.

Les agriculteurs libanais aussi y trouvent à redire: « Les Syriens n’arrivent pas à obtenir de sponsor pour venir au Liban. Résultat, 70 % des travailleurs saisonniers manquent à l’appel », alerte Antoine Hoyek, président de l’association des agriculteurs du Liban.

« Il en arrive parfois, mais ils coûtent plus cher », assure-t-il.

À Rayak, bourgade de la vallée de la Bekaa recouverte de champs de patates et de blé, des femmes s’affairent à arracher les mauvaises herbes autour de bottes de salade pour 6000 livres libanaises (4 USD) la journée de cinq heures.

Malgré l’interdiction légale, ces paysannes qui ont fui Salamieh n’ont d’autre choix que de travailler. Ici non plus, les employeurs n’ont pas jugé nécessaire de déclarer leurs travailleurs syriens.

« L’engagement à ne pas travailler est dur à tenir, même pour ceux qui bénéficient de l’aide humanitaire », reconnaît Dana Sleiman, porte-parole de l’UNHCR. « Au final, ces mesures risquent de faire plonger les Syriens dans la clandestinité. »

C’est le cas de Moussa et de sa famille, qui récolte la pomme de terre à deux encablures de là. « Je n’ai pas renouvelé mon permis de séjour depuis trois mois, car je n’ai pas les 200 dollars US exigés par la Sûreté générale. Le Programme alimentaire mondial nous verse 19 dollars US par mois pour vivre. Et avec mon salaire de 1,500 livres (1USD) par heure, je n’ai pas de quoi payer les frais du notaire pour déclarer un sponsor, » dit le quarantenaire originaire d’Idlib et père de sept enfants, qui travaillent dès l’âge de six ans.

« Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur l’application de cette directive », avoue Ghida Frangieh. « Les employeurs vont-ils demander des permis de travail ou continuer sans? Les Syriens vont-ils être sanctionnés s’ils travaillent sans permis ? Sera-t-il possible de contrôler plus d’un million d’entre eux ? »

« Une chose est sûre, cette directive est illégale. La Sûreté générale a outrepassé ses prérogatives et ces mesures vont à l’encontre du droit d’asile et du principe de non-refoulement. »

This story has been translated from French.