Au Zimbabwe, l’énorme enjeu des élections inaugurera-t-il une nouvelle ère pour les médias du pays ?

Au Zimbabwe, l'énorme enjeu des élections inaugurera-t-il une nouvelle ère pour les médias du pays ?

A newspaper seller in downtown Harare, Zimbabwe, on 22 November 2017, the day after President Robert Mugabe resigned.

(AP/Ben Curtis)

Regarder le journal parlé du soir sur la chaîne de télévision publique du Zimbabwe, la ZBC, à la veille des élections historiques du 30 juillet est une expérience surréaliste. On assiste à un flot sans fin d’informations centrées sur de longs discours enregistrés lors de rassemblements politiques ou de cérémonies inaugurales de pose de premières pierres organisées principalement par le parti au pouvoir, le Zanu-PF. Des hommes — car il s’agit presque toujours d’hommes — vêtus aux couleurs du parti épatent les gigantesques foules avec leurs promesses fracassantes de ranimer une économie moribonde au bord de l’implosion depuis deux décennies. La forme et le contenu affichent une telle uniformité que l’on pourrait excuser les téléspectateurs s’ils demandaient : « Est-ce que je ne viens pas de l’écouter celui-là ? Est-ce que je n’ai pas déjà vu ce reportage hier ? »

Lisez le quotidien le plus important du pays, The Herald, et le constat ne change guère. Cinq des dix articles publiés sur les trois premières pages de l’édition du 26 juillet 2018 de ce quotidien public étaient des articles d’éloge sur le président sortant, Emmerson Dambudzo Mnangagwa. Pour l’homme, surnommé « ED » par ses partisans et « le crocodile » par ses ennemis, cette élection sera l’occasion soit de légitimer le pouvoir qu’il a saisi de l’ancien président Robert Mugabe (l’homme dont il avait été le loyal lieutenant pendant près de cinq décennies) après un « coup d’État en douceur » en novembre 2017, soit de mettre fin à 38 ans de mainmise du Zanu-PF sur le Zimbabwe.

Comme on pouvait s’y attendre, les médias zimbabwéens sont appelés à jouer un rôle crucial dans cette élection. Pour la première fois depuis que Mugabe avait permis au Zimbabwe d’arracher avec ardeur son indépendance des mains de la minorité blanche en 1980, l’ancien président, âgé de 94 ans, ne figure pas sur le bulletin de vote.

Il est remplacé par 55 partis politiques et 23 candidats qui se présentent aux élections présidentielles pour la première fois et de nombreux autres candidats à des sièges au Parlement et aux gouvernements locaux à travers tout le pays. Pas moins de 60 % des quelque 5,6 millions d’électeurs inscrits au Zimbabwe ont moins de 40 ans et nombre d’entre eux voteront pour la première fois. Les citoyens ont un besoin désespéré d’informations et d’analyses de bonne qualité, bien documentées et impartiales sur les politiques et les idées qui détermineront l’avenir du Zimbabwe. Les médias du pays sont-ils à la hauteur de ce défi cependant ?

« Les médias zimbabwéens sont capturés », déclare Lucy Yasini, ancienne productrice de la ZBC et journaliste indépendante. « Depuis l’an 2000 [NDLR Moment où l’ancien parti MDC de Morgan Tsvangirai commença à menacer sérieusement la domination du Zanu-PF], nos médias se sont polarisés. » Un monopole d’État pèse sur le secteur de la radiodiffusion et même si la radio représente la forme de communication de masse la plus largement accessible en Afrique, aucune station de radio communautaire indépendante et titulaire d’une licence n’existe au Zimbabwe.

Malgré un semblant de propriété privée dans l’espace de la presse écrite, le manque de concurrence engendre un manque de pluralité à travers tous les secteurs. « Les médias zimbabwéens sont largement dominés par les points de vue du parti au pouvoir et le fait de donner la parole aux opinions divergentes ou alternatives peut être perçu comme une faveur accordée aux personnes plutôt qu’une obligation professionnelle », explique Nigel Nyamutumbu, directeur de programme à l’Alliance des médias du Zimbabwe. « Même dans les médias privés, la définition des programmes et les opinions partisanes posent des défis. »

« Cette élection est différente des précédentes »

Au Zimbabwe, les élections revêtent toujours une très grande importance, mais celle d’aujourd’hui encore plus que d’ordinaire. « En effet, ils [NDLR Mnangagwa et les généraux de l’armée que nombre considèrent comme le véritable pouvoir qui se cache derrière son gouvernement] luttent pour leur légitimité », déclare Mme Yasini. « Pour ceux qui comprennent le processus qui s’est produit au Zimbabwe l’année passée, il s’agissait d’un coup d’État et les gens au pouvoir sont illégitimes. Leurs postes ne sont pas le fruit d’un vote, le Parlement ne les a pas écartés et ils n’ont pas été placés là par les électeurs du Zimbabwe, qui sont seuls habilités à le faire. Ils ont piétiné la constitution du Zimbabwe ; dès lors, comment pouvons-nous croire que ces gens respecteront cette même constitution demain ? »

Afin d’inverser cette perception, cela fait huit mois que M. Mnangagwa s’est lancé dans une offensive de charme en écrivant des articles d’opinion pour le New York Times, en recherchant le soutien des capitaines d’industrie locaux et internationaux avec son slogan « Zimbabwe is Open for Business » (« Le Zimbabwe est ouvert au commerce ») et en courtisant les fermiers blancs qui ont le plus durement souffert des réformes foncières controversées mises en place par M. Mugabe. M. Mnangagwa, celui qui était autrefois un redouté lieutenant militaire impliqué dans le massacre de plus de 20.000 personnes de la tribu Ndébélé pendant les massacres du Gukurahundi au cours des années 1980, se présente aujourd’hui comme le gardien de la démocratie au Zimbabwe. Il a promis à plusieurs reprises que les élections seraient libres et équitables, et bien que l’environnement politique soit meilleur aujourd’hui que lors des scrutins précédents, des cas d’intimidation et de coercition ont été signalés, la Commission électorale du Zimbabwe a fait l’objet d’accusations de partialité et de sérieuses objections ont été exprimées concernant le format et l’impression des bulletins de vote, ainsi que la légitimité de la liste électorale de la part du parti MDC.

« En matière d’espace démocratique, une amélioration est perceptible », déclare Nyasha Nyakunu, coordinatrice du programme de la section zimbabwéenne de l’Institut des médias d’Afrique australe (MISA Zimbabwe). « Si l’on se repenche sur les élections de 2002, 2005 ou 2008, on dénombrait généralement plus de 20 ou 30 cas de violation de la liberté de la presse, sous forme d’agressions, de détentions ou encore d’interdiction frappant des journalistes ». Au moment de la rédaction de cet article, seuls quelques cas ont été signalés. « Nous expliquons cette diminution par l’adoption de la nouvelle Constitution de 2013 qui prévoit explicitement le droit à la liberté des médias, à la liberté d’expression et à l’accès à l’information », déclare Mme Nyakunu.

« Cette élection est différente des précédentes », déclare Vitalis Jeremiah, journaliste-vidéaste indépendant, à Equal Times : « Elle est très pacifique. Avant, il y avait beaucoup d’intimidations et de violence. Lors des manifestations, les gens se heurtaient à des canons à eau et des balles en caoutchouc. Vous ne pouviez même pas utiliser une caméra dans la rue pendant cinq minutes sans être approché par un membre des services de sécurité. »

En flânant dans la capitale, Harare, on aperçoit les bourgeons verdoyants de la glasnost. Les vendeurs de rue vendent des écharpes rouges du MDC côte à côte avec les écharpes rayées du Zanu-PF. Les murs, les arbres et les voitures sont couverts d’affiches politiques de tous bords, et même la ZBC a quelque peu ouvert ses ondes aux débats avec l’opposition. Ce dégel marque-t-il le début d’une nouvelle saison politique au Zimbabwe ? Foster Dongozi, secrétaire général du Syndicat des journalistes du Zimbabwe (ZUJ), est sceptique. « Pour le moment, le gouvernement dit tout ce qu’il est censé dire. Publiquement, ils sont beaucoup plus gentils. Mais je ne sais pas ce qu’ils disent quand nous quittons les réunions que nous avons avec eux », déclare-t-il sèchement. « Ils nous disent que nous sommes de “braves gens” et que ce qui est s’est passé dans le passé est “malheureux”. Mais le passé ne concerne pas seulement Robert Mugabe », explique l’ancien journaliste du Daily News, un journal indépendant de premier plan qui avait subi deux attentats à la bombe en 2000 et 2001 avant sa fermeture par le gouvernement en 2003 (il a finalement rouvert en 2010 avec une nouvelle direction). « Autrefois, les militaires se cachaient derrière Mugabe ; maintenant, ils sont au pouvoir. Et ils tolèrent très peu les critiques. »

Pour M. Dongozi, le véritable changement ne pourra se concrétiser qu’à travers un gouvernement démocratique élu dans le cadre d’élections libres et équitables ainsi que par des politiques pertinentes dans le domaine des médias : « L’environnement répressif existe toujours. Il convient d’introduire un changement visible, pas par le biais de promesses verbales, mais bien au moyen de structures, par l’adoption d’une législation adaptée et l’application de celle-ci, car, en tant que journalistes, nous ne devrions pas dépendre du fait que monsieur Untel ne s’est pas levé du pied gauche pour pouvoir travailler librement. »

Le défi des politiques, de la pauvreté et du patriarcat

Foyer de certains des premiers journaux d’Afrique, d’un système d’éducation autrefois enviable et d’un taux d’alphabétisation parmi les plus élevés du continent, le Zimbabwe incarne une longue tradition de journalisme de qualité, dont on peut encore trouver les traces, même parmi ceux qui travaillent dans les limites des médias étatiques. Toutefois, des décennies de répression, de crises économiques, de harcèlement, de détentions, de violences policières, d’enlèvements et de torture ont fait des ravages.

Pendant les années les plus sombres du régime de Robert Mugabe, outre la menace de la violence, un certain nombre de lois répressives ont été promulguées dans le but de museler les médias ; la loi de 2002 sur l’accès à l’information et la protection de la vie privée (AIPPA) étant probablement la plus controversée. Elle tente de réglementer le droit d’accès à l’information, la protection des données, la propriété des médias et, bien sûr, qui peut exercer la profession de journaliste. En bref, elle viole la Constitution de 2013. « Nous ne pourrons pas parler d’une amélioration de l’environnement des médias au Zimbabwe tant que les lois qui entravent la pratique du métier de journaliste ne seront pas abrogées », déclare M. Nyamutumbu de l’Alliance des médias du Zimbabwe.

La faible rémunération et les conditions de travail difficiles que doivent endurer les journalistes zimbabwéens constituent également des problèmes majeurs. Les emplois à plein temps et à durée indéterminée sont rares, ce qui rend les journalistes plus sujets à la corruption.

Et malgré une crise des liquidités persistante, nombre sont contraints de cumuler des emplois sans aucun lien avec leur profession pour joindre les deux bouts, notamment la vente de denrées alimentaires ou de vêtements d’occasion ou encore le commerce transfrontalier. « La pauvreté crée un terrain fertile pour un journalisme peu professionnel », déclare M. Dongozi, dirigeant du ZUJ, qui indique à Equal Times que lui-même avait déjà dû travailler comme technicien de désinsectisation pendant les périodes de vaches maigres. Par ailleurs, les journalistes dans l’incapacité de payer leurs cotisations syndicales sont de plus en plus nombreux, ce qui les prive de toute protection contre les violations des droits des travailleurs.

Pour les femmes qui travaillent dans les médias, les défis à relever sont encore plus importants. « Partant, le Zimbabwe est une société fortement patriarcale et cette industrie est dominée par les hommes », explique Mme Yasini. « Lorsque j’étais employé dans les médias de l’État, les femmes journalistes n’avaient le droit de couvrir que certains domaines. » Selon un rapport publié en 2015 par la Communauté de développement de l’Afrique australe (CDAA), les femmes dans les médias du Zimbabwe sont souvent confinées aux rôles administratifs, de publicité et de marketing. Qui plus est, les invectives contre les candidates et les fonctionnaires électorales pendant la campagne actuelle ont été tellement véhémentes que l’ancien Secrétaire général des Nations unies Kofi Annan et l’ancienne Présidente irlandaise Mary Robinson ont tous deux exprimé leur consternation lors d’une visite préélectorale de trois jours à Harare au début du mois dans le cadre de l’ONG The Elders (« Les anciens »). Le harcèlement sexuel constitue également un problème massif dans le secteur. « Vous êtes victime de harcèlement de la part de vos collègues, des personnes que vous interviewez et de vos rédacteurs en chef », déclare Mme Yasini. « Vous devez vraiment avoir des nerfs d’acier. »

Comme tous les journalistes du monde, le Zimbabwe est lui aussi confronté au danger très réel que représente la désinformation. La récente monétisation d’un outil utilisé inlassablement par le Zanu-PF à des fins politiques n’a fait que renforcer sa toxicité. Au moins, le Zimbabwe dispose d’une longueur d’avance dans la recherche d’une solution. « En matière de “fausses nouvelles” au Zimbabwe, on peut remonter jusqu’à la lutte armée de libération menée dans les années 1960, lorsque l’establishment blanc utilisait des mensonges et de la propagande flagrante pour saper le moral », explique M. Dongozi. Par exemple, en cas d’affrontement ou de « contact » entre les forces de sécurité rhodésiennes et les guérillas nationalistes noires, les médias officiels minimisaient toujours le nombre de morts du côté rhodésien et gonflaient le nombre de « terroristes » (ou « terrs ») tués, explique-t-il.

La voie à suivre ?

Dans un environnement médiatique mondialisé où des modèles de revenus entiers sont centrés sur le « click-hate » (« clic inspiré par la haine »), s’attaquer aux fausses nouvelles ne constitue pas seulement une question d’éthique – c’est une question de survie. « Nous devons faire en sorte que les décideurs soient sensibilisés aux dangers des fausses nouvelles, non seulement pour leurs propres structures, mais aussi pour la société », déclare Cris Chinaka, ancien correspondant et rédacteur en chef de Reuters et fondateur de ZimFact, la première organisation indépendante de vérification en ligne des données au Zimbabwe.

M. Nyamutumbu de l’Alliance des médias du Zimbabwe partage cette opinion : « Le modèle économique actuel n’est pas viable parce qu’il poussera les gens à s’éloigner des médias traditionnels. Les Zimbabwéens refuseront de sacrifier un dollar, qui équivaut déjà au prix d’un pain dans notre économie, pour acheter un journal dont la valeur informative est faible. Nous devons changer le cap de nos médias afin qu’ils comprennent qu’en fin de compte, c’est la vérité qui nous permettra de reconquérir le lectorat et le public que nous réclamons. C’est l’impartialité. »

Chinaka affirme que partout dans le monde, les journalistes n’écoutent pas les besoins des gens ordinaires et que, à l’instar de l’élection de Trump en 2016 aux États-Unis, Brexit et d’autres bouleversements politiques majeurs, les médias du Zimbabwe pourraient avoir « loupé le véritable enjeu » de cette élection.

« Nous évoluons dans des chambres de résonance où nous nous nourrissons les uns les autres de manière incestueuse, et la technologie nous éloigne des voix ordinaires. Nous n’avons pas su relater le récit des besoins fondamentaux de l’homme ordinaire au cours de cette élection, lesquels vont de la sécurité et de la sûreté aux besoins en matière de bien-être, de soins de santé, d’éducation et d’emploi ».

Les médias du Zimbabwe devront retourner à l’essentiel s’ils veulent sauver leur réputation, affirme-t-il. « Actuellement, 70 à 80 pour cent de ce que nous publions concerne ce que les dirigeants et les politiciens disent, de sorte que nous finissons par diriger les messages politiques de la classe dirigeante vers le peuple. Il faudrait que ce soit l’inverse ! Lorsque nous parviendrons à rééquilibrer tout cela, lorsque nous tenterons de donner voix au chapitre au peuple zimbabwéen, il se pourrait alors que nous puissions commencer à regagner sa confiance ».

Christopher Mahove a contribué à la rédaction de cet article.

Cet article a été rendu possible par un financement d’Union à Union, une initiative des syndicats suédois.