Chili : Employé oui, mais sans abri

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Un début de soirée dans le centre-ville de Santiago. Alors que les rues fourmillent de gens impatients de rentrer chez eux à la fin d’une longue journée de travail, un petit groupe d’hommes marqués par la fatigue se rassemblent près d’un ancien immeuble de l’université.

Ces travailleurs ont moins de chance que leurs collègues ; ils n’ont nulle part où aller et se préparent à passer encore une nuit dans la rue.

Il y a, à l’heure actuelle, environ 12 000 personnes sans abri au Chili. La moitié d’entre elles vivent dans la capitale, Santiago, et parmi elles, 785 sont des enfants. D’après une étude du ministère du Développement social en 2011, 77 pour cent des sans-abri au Chili ont un emploi mais peinent, néanmoins, à réunir suffisamment d’argent pour pouvoir se payer un logement, et ce dans une des économies les plus avancées d’Amérique du Sud.

Raul Albarca, 50 ans, qui fait partie du groupe, explique que même si beaucoup de ses amis SDF travaillent, la plupart d’entre eux ont néanmoins du mal à joindre les deux bouts.

À Santiago, le loyer moyen d’un appartement se monte à 660 dollars. « Le salaire minimum au Chili est une véritable honte – il tourne autour de 193 000 pesos (410 dollars US par mois). La réalité au Chili c’est qu’il est impossible de vivre avec un tel salaire », dit-il indigné.

Son ami Gonzalo vit dans la rue par intermittence depuis six ans, après s’être brouillé avec sa famille : « À l’heure actuelle, j’ai un travail salarié dans une usine », dit-il. « L’été j’économise en vivant dans la rue, histoire d’avoir de quoi louer quelque part en hiver. »

C’est une stratégie judicieuse. Chaque hiver, entre juin et septembre, des dizaines de sans-abri à Santiago succombent aux températures glaciales, qui peuvent descendre jusqu’à -8°C. L’hiver dernier a fait au moins 20 victimes, obligeant le gouvernement du président Sebastian Piñera à émettre une déclaration publique où il s’est engagé à tout mettre en œuvre pour remédier à la situation.

« Nous devons travailler d’arrache-pied à la prévention [de l’itinérance] », avait affirmé Arellano Schmidt, à l’époque sous-secrétaire au ministère du Développement social, en prélude à la présentation du "Plan Calle" - un projet annuel doté d’un financement de sept milliards de dollars pour sortir les gens de la rue.

Depuis lors, de nombreux foyers d’accueil pour sans-abri ont été mis sur pied partout dans le pays qui, selon le gouvernement, garantiront un abri en cas de froid et offriront une formation professionnelle aux personnes en quête d’un meilleur emploi.

Pourtant, plus de huit mois plus tard et alors qu’on se trouve à seulement quatre mois de l’hiver, le sentiment recueilli dans la rue est que peu a changé en réalité. C’est ce même sentiment que partage Ignacio Eissmann, l’un des principaux chercheurs chiliens dans le domaine de la pauvreté et du développement.

Eissmann est professeur à l’Université Alberto Hurtado et directeur de Moviliza, une ONG qui vient en aide aux personnes sans logement. D’après lui, le rapport publié par le gouvernement en 2011 sur la crise des sans-abri au Chili est trompeur : « Il faut lire le rapport très attentivement », dit-il :

« Ils affirment que 77 pour cent d’entre eux ont un emploi, or si l’on examine de plus près le type de travail qu’ils exercent, on s’aperçoit que la majorité d’entre eux n’a pas de contrat en règle et touche un salaire dérisoire. »

Inégalité généralisée

D’après Eissmann, le phénomène des sans-abri s’inscrit dans une problématique de pauvreté plus large dans un pays où l’État providence est pratiquement inexistant.

Le Chili est dépourvu d’un système de santé publique national et son système éducatif est, en grande partie, privatisé.

La moitié des élèves vont dans des écoles « subventionnées » dont le coût moyen pour les parents s’élève à 400 dollars par mois – un peu moins du salaire minimum. Par conséquent, beaucoup de familles touchant un revenu inférieur peinent à joindre les deux bouts et se voient plongées dans la pauvreté.

Eissmann s’en prend, par ailleurs, à la politique du gouvernement consistant à canaliser la totalité de ses investissements dans l’aide aux sans-abri à travers le ministère du Développement social : « Ce dont les sans-abri ont besoin, c’est de stratégies plus ciblées qui fassent intervenir différents ministères, comme le ministère du Travail et des Pensions. Au lieu d’un seul projet, il conviendrait de mettre en œuvre différentes politiques axées sur une amélioration de la situation. »

Et il n’est pas le seul à émettre des critiques.

D’après Barbara Figueroa, présidente de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT) –la principale centrale syndicale du Chili – l’incapacité du gouvernement à s’attaquer à l’inégalité endémique qui règne dans le pays a exacerbé le problème.

« Il est gênant d’entendre le gouvernement parler de la grande prospérité de l’économie alors même qu’on peut voir un grand nombre de gens peiner à payer leurs factures à la fin du mois », dit-elle, avant d’ajouter: « Le gouvernement dénote une avarice et une irresponsabilité extrêmes à l’heure de créer des opportunités pour les personnes dépourvues d’un emploi décent et à temps complet. »

Des rapports récents révèlent que le Chili affiche le taux d’inégalité le plus élevé de tous les pays membres des l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), avec un indice de Gini de 0,50 alors que la moyenne de l’OCDE se situe à 0,30.

Dans le même temps, le pays a vu son PIB progresser de façon significative, cependant que le taux de chômage a reculé à 6,1 pour cent au cours du dernier trimestre de 2012 – le plus faible depuis près de six ans.

Il n’est guère surprenant que l’actuelle sous-secrétaire au Développement social se montre plus disposée que son prédécesseur à discuter de cette dernière statistique.

Loreto Seguel apparaît, toutefois, moins sûre lorsqu’on lui demande si le salaire minimum constitue une priorité pour son gouvernement. « Nous avons une économie très forte et nous créons de plus en plus d’emplois », lance-t-elle avec enthousiasme.

« Plutôt que simplement augmenter le salaire minimum, nous pensons qu’il est important d’offrir plus de possibilités aux personnes sans abri, pour permettre à celles-ci d’accéder à de meilleurs emplois – et c’est ce que font nos centres. »

Mais son point de vue est loin d’être partagé par les sans-abri dans la rue. Jaime, 58 ans, vit sans domicile fixe dans le centre de Santiago depuis vingt ans et a une expérience de première main des politiques mises en œuvre par les gouvernements chiliens successifs. D’après lui, la seule aide dont il a bénéficié provenait d’ONG et d’organisations religieuses et l’actuel gouvernement est parmi les plus durs qu’il ait connu.

« Nous recevions beaucoup plus d’aide de la présidente antérieure [Michelle Bachelet] mais, en général, ce sont des organisations caritatives comme Moviliza qui veillent à ce que nous ne mourions pas de froid ou de faim. »

La vie n’a jamais été facile pour Jaime, qui a été victime d’attaques violentes. Il admet avoir dû plusieurs fois enfreindre la loi pour survivre : « La vie dans la rue est parsemée de dangers et j’ai plusieurs fois été victime d’agressions. Pour éviter de mourir de faim, j’ai dû voler dans des supermarchés et faire les poubelles », avoue-t-il, secouant la tête de dépit.

Cet hiver sera un nouveau test de la capacité des politiques du gouvernement à empêcher une nouvelle hécatombe des sans-abri. Aussi vains soient-ils au regard des préoccupations plus importantes de Jaime et de ses amis, Seguel s’empresse néanmoins d’offrir quelques mots d’optimisme :

« Grâce aux efforts de ce gouvernement, nous avons vu le nombre de morts survenues durant l’hiver diminuer d’année en année. Je ne doute pas que les nouvelles seront meilleures cette année et nous n’arrêterons pas tant que nous n’aurons pas créé des opportunités pour tout le monde. »