Comment les essais nucléaires français ont changé la Polynésie pour toujours

« Nous devions demeurer sous les abris jusqu’à ce qu’il s’arrête de pleuvoir », raconte Daniel, un cultivateur local de Mangareva, une des îles de la Polynésie française appartenant à l’Archipel de Gambier, à 1.500 km au sud-est de Tahiti. Il décrit les exercices réalisés sous le commandement de l’armée française pour les 500 habitants de l’île le 24 août 1968, le jour où, à 400 km de là, il fut procédé à l’explosion de Canopus – une bombe thermonucléaire 150 fois plus puissante que celles qui, en août 1945, ont détruit Hiroshima et Nagasaki.

Ce n’était ni la première, ni la dernière fois que les habitants de l’île s’abriteraient de la pluie. Entre 1966 et 1996, la France a effectué 193 essais nucléaires dans ce qui constituait alors le territoire d’outremer de la Polynésie française. Quarante-six essais ont été réalisés dans l’atmosphère, où chacune des explosions a produit des nuages radioactifs balayés au gré des vents, parsemant l’environnement de radionucléides et exposant directement les populations, la faune et la flore à des taux de radioactivité anormaux.

Durant des années, l’impact réel des essais nucléaires en Polynésie française – aujourd’hui une Collectivité d’outre-mer (COM) française composée de 118 îles et atolls occupant plus de 2.000 km des eaux du Pacifique – avait constitué un secret étroitement gardé. Encore aujourd’hui, toute information concernant les taux d’exposition est protégée par l’armée française. Récemment, toutefois, des informations concernant la portée exacte des retombées ont tout doucement commencé à faire surface. Début octobre, Oscar Temaru, politicien de l’opposition en Polynésie française, a déclaré lors d’une réunion des Nations unies à New York qu’une plainte avait été déposée contre la France pour « crimes contre l’humanité » devant la Cour pénale internationale, et ce, au nom de « toutes les personnes qui sont mortes des conséquences du colonialisme nucléaire ».

Les effets possibles sur la santé des membres des personnels militaires et des civils qui sont entrés en contact direct avec des résidus matériels radioactifs issus des essais, et dont le nombre est estimé à 126.000, incluent divers types de cancer.

Dû au manque d’infrastructures et d’accès, un grand nombre de cas en Polynésie n’ont été signalés que très tard et jusqu’en 2009, la plupart des patients atteints d’un cancer étaient évacués soit vers la Nouvelle-Zélande, soit vers la France pour y recevoir un traitement de radiothérapie.

Les rapports divulgués au début de cette année par le ministère de la Santé de la Polynésie française indiquent une augmentation soutenue du nombre de maladies radio-induites, avec 467 nouveaux cas de cancer signalés en 2017 par rapport à 93 en 1992. On peut raisonnablement parler d’une corrélation entre cette augmentation et un système de santé plus développé, et des études plus spécifiques sont certainement requises pour évaluer précisément l’incidence des essais sur la santé de la population, cependant les communautés locales refusent de croire que cette hausse des cas de diagnostics de cancer est purement fortuite.

La France, actuellement deuxième producteur mondial d’énergie nucléaire, est engagée sur la voie de l’énergie nucléaire depuis 1939, principalement comme une source d’énergie, bien qu’elle fût également motivée par le désir de reprendre sa place sur la scène internationale. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le président français, le Général Charles de Gaulle, a mis sur pied une agence officielle chargée de l’énergie nucléaire appelée le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, ou CEA. Dès 1956, la construction d’armes atomiques a démarré sous le Premier ministre Pierre Mendès-France et à son retour au pouvoir en 1958, le Général de Gaulle a activé un programme d’essais nucléaires qui a résulté dans la détonation de la première bombe A dans le désert algérien, le 13 février 1960 – la tristement célèbre Gerboise Bleue.

La France a procédé à des dizaines d’essais atmosphériques et souterrains en Algérie mais lorsque le pays a acquis son indépendance en 1962 à l’issue d’une guerre d’indépendance brutale de sept ans, l’attention de la CEA s’est tournée vers les territoires français d’outre-mer du Pacifique. Ils ont choisi, pour nouveau terrain d’essai, les atolls de Moruroa et de Fangataufa (appartenant à l’archipel de Tuamotu), en Polynésie française, et en mai 1963, un contingent initial de 300 ouvriers et techniciens a débarqué sur Moruroa pour y construire les premiers bâtiments du Centre d’Expérimentations Nucléaires du Pacifique (CEP). Son impact a été, à bien des égards, regrettable.

Une société polynésienne déboussolée

Comme Patrice Bouveret, de l’Observatoire des armements, une organisation indépendante qui évalue les effets des essais nucléaires français en Polynésie depuis 1984, a expliqué dans un entretien avec Equal Times : « La décision du gouvernement de France d’utiliser le territoire polynésien comme site pour ses essais nucléaires — ayant été obligée d’abandonner le territoire saharien — est venu bousculer complètement et dans un laps de temps extrêmement court l’ensemble du mode de vie de la Polynésie au niveau économique, social, alimentaire, culturel, environnemental. »

Déjà préalablement au lancement des premières bombes, les efforts initiaux portant simplement sur la construction du CEP ont déclenché une vague de changements auxquels les Polynésiens n’avaient pas accordé leur consentement et n’étaient pas prêts à faire face. « La population polynésienne était environ de 150.000 personnes à l’époque. Environ 10.000 personnes — pour la plupart des hommes seuls, jeunes — ont débarqué vers la fin des années 1960. Cela a entraîné une véritable explosion de la consommation, des transactions immobilières et foncières, qui a également bénéficié à certains Polynésiens, mais aussi aggravé les inégalités,» explique M. Bouveret.

Conséquemment, entre 1962 et 1968, la population de Tahiti a pratiquement triplé, entraînant une vague d’urbanisme sauvage qui a exacerbé les disparités sociales. Parallèlement, avec son économie coloniale fortement dépendante de l’aide française, la Polynésie a connu un pseudo-boum économique où la hausse exponentielle de la demande de main-d’œuvre, la hausse des salaires et l’introduction d’un capitalisme à l’européenne ont eu pour effet de détourner la population locale de ses moyens de subsistance traditionnels, comme la pêche et la production de copra, de vanille et de café destinée à l’exportation.

« Sur un plan sociétal également les bouleversements ont été importants, avec le développement d’une “corruption” importante, d’un clientélisme, produit dérivé de cette “rente nucléaire” dont on voit les effets encore aujourd’hui avec la multitude d’affaires judiciaires à l’encontre de M. Gaston Flosse », a indiqué M. Bouveret, en référence aux déclarations faites par l’ancien président de la Polynésie vers la fin de la période des essais nucléaires.

Le CEP a également défiguré le paysage de quelques-unes de ces îles et atolls polynésiens naguère paradisiaques. Comme, par exemple, l’excavation de plus de deux millions de mètres cubes de terre et l’édification d’une digue de 2.000 mètres en l’espace d’un peu plus de deux ans à partir de la construction du CEP. L’atoll jusque-là inhabité de Moruroa a vu la construction d’une piste d’atterrissage d’une longueur de 2.000 mètres, ainsi que d’habitations à mêmes d’accueillir plus de 2.000 membres de personnel, cependant que l’atoll de Hoa, cédé en location partielle, a dû faire ses adieux à 50.000 mètres cubes de corail, pour faire place à des chenaux d’accès.

À partir du lancement des essais nucléaires en 1966, les impacts ont commencé à toucher plus particulièrement à la santé de l’environnement local, des habitants et des milliers de travailleurs migrants, qui avaient été « insuffisamment informés » par l’État des conséquences possibles des radiations. Le nuage radioactif issu de l’explosion d’Aldebaran, la toute première bombe détonnée le 2 juillet 1966 au-dessus de l’atoll de Moruroa, a été repoussé jusqu’à Mangareva, entraînant l’évacuation du ministre français des Outre-mer, alors que la population locale n’en a pas été informée.

Plus de 40 ans plus tard, un rapport de l’Observatoire des armements, a divulgué des documents jusque-là classifiés contenant des entrées enregistrées par des techniciens du Service mixte de contrôle biologique (SMBC) – un organe créé par la CEA pour collecter et analyser des échantillons biologiques puisés durant et après les explosions – dans lesquels les quantités de radiations décelées dans des laitues non lavées quatre jours après l’explosion de l’Aldebaran étaient 666 supérieures à la quantité normale.

L’eau potable était six fois plus radioactive et les échantillons de sol 50 fois plus radioactifs que la normale. Près de trois mois plus tard, une enquête a révélé que la radioactivité détectée dans l’eau de pluie à Mangareva atteignait des niveaux ahurissants, 11 millions de fois supérieurs à la normale.

Malgré le fait qu’il était en possession de cette information, le CEP a poursuivi les essais, et ce jusqu’à février 1996, quand le président Jacques Chirac a annoncé l’arrêt définitif du programme.

Le long combat pour la justice

Au terme de longues années de lutte pour la reconnaissance face aux dénis véhéments de responsabilité de l’État français, une lueur d’espoir s’est finalement présentée aux Polynésiens en 2010 avec la mise en application par le gouvernement français d’une loi prévoyant le versement d’indemnités pour les victimes des essais nucléaires français en Polynésie. Toutefois la Loi Morin a soulevé, à bien des égards, plus de controverse qu’elle n’a livré d’indemnisations adéquates.

D’après le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, des 1.245 cas enregistrés depuis l’établissement de ce comité, 147 seulement émanent de la population polynésienne. Jusqu’à présent, 11 cas à peine ont été approuvés comme éligibles à compensation.

L’efficacité contestable de la Loi Morin tient, en grande partie, au secret que maintient le ministère de la Défense français sur ses enquêtes afférentes aux questions nucléaires : l’impossibilité d’accéder aux dossiers exclue toute possibilité d’enquête exhaustive et par-là même toute possibilité de compensation effective et complète.

Cet embargo sur l’information a aussi eu des répercussions tangibles sur les résultats scientifiques – ce que le Dr Florent de Vathaire, du Groupe chargé de l’épidémiologie des radiations à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) a, dans son Étude de 2010 sur les cas de cancer de la thyroïde en Polynésie française, attribué aux « données limitées concernant l’exposition ».

« Les données de dosimétrie sur lesquelles étaient basées les reconstitutions dosimétriques individuelles de l’article publiée en 2010 provenaient des rapports envoyés par la France après chaque campagne de tir, aux Nations Unies. Etant donné le contexte politique de l’époque, les données étaient nécessairement simplifiées », a expliqué M. Vathaire à Equal Times.

Malgré les tentatives répétées des autorités polynésiennes d’accéder aux documents, la France a maintenu le secret sur la plupart d’entre eux, ne faisant qu’attiser la frustration des Polynésiens. « Clairement, nous n’aurons jamais accès à tous les éléments qui pourraient révéler, ne fût-ce que partiellement, les moyens de fabriquer l’arme », affirme Yolande Vernaudon, de la Délégation polynésienne pour le suivi des conséquences des essais nucléaires (DSCEN), un service administratif mis sur pied par le gouvernement français pour superviser les processus liés aux essais. Et d’ajouter : « Cependant, certains courriers ou rapports sont classés "secret défense" alors qu’il nous semble qu’ils ne contiennent aucun indice de fabrication tandis qu’ils sont importants pour nous permettre de retracer les évènements historiques. »

Mais en dehors d’une estimation de la portée réelle des impacts sur la santé de la population polynésienne, un simple examen des documents militaires pourrait permettre de faire la lumière sur d’autres retombées – peut-être plus profondes encore – de la période nucléaire. « Ces dernières années, l’accent a été mis essentiellement sur les impacts sanitaires réels, mais aussi supposés voire fantasmés de ces essais, occultant les impacts environnementaux, sociaux et culturels », a déclaré Mme Vernaudon à Equal Times.

Alors que la France continue de négliger ses responsabilités, les Polynésiens ont réuni un comité chargé de débattre de la création d’un mémorial où des archives, des documents et des témoignages personnels seront exposés pour les prochaines générations.

« Nous préparons désormais le cahier des charges pour recruter, par appel d’offre, un programmiste scénographe qui sera en charge d’écrire le projet de programme technique détaillé qui permettra la consultation de maîtrise d’œuvre », a indiqué Mme Vernaudon à l’issue de la dernière réunion du Comité, le 20 juillet 2018.
Elle a ajouté que le centre a fait partie des demandes des Polynésiens depuis plus de 15 ans et que bien que son contenu ne soit pas encore précisément défini, ces premiers pas représentent une nouvelle quête pluraliste pour la vérité.