Conférence des Nations Unies en Équateur : pleins feux sur la lutte pour la terre à Quito

Conférence des Nations Unies en Équateur : pleins feux sur la lutte pour la terre à Quito

Seventy-three-year-old Luis Ninahualpa is one of the Bolaños residents fighting against plans by the Municipality of Quito to build two new bridges on their ancestral land.

(Bryan Miranda)
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Tous les jeudis soirs, lorsqu’ils rentrent du travail en voiture, les employés de bureau se retrouvent dans la même situation inconfortable en passant devant un des derniers quartiers traditionnels de Quito : une poignée d’hommes et de femmes d’un certain âge se rassemblent chaque semaine le long de l’autoroute principale entre Quito et ses vallées environnantes pour scander « Notre terre n’est pas à vendre » en brandissant des pancartes – un message que la plupart des journaux locaux passent sous silence.

Les habitants du quartier historique de Bolaños manifestent toutes les semaines depuis un an, essayant désespérément d’empêcher la construction d’un projet de plusieurs millions de dollars qui menace de détruire leur mode de vie.

« Il s’agit d’un quartier ancestral hérité de nos parents, de nos grands-parents et de nos ancêtres indigènes qui se sont battus pour cette terre », explique Lydia Achig, descendante d’une des trois familles fondatrices arrivées à Bolaños il y a plus d’un siècle. « Nous continuerons leur combat parce qu’ici nous vivons bien. Nous cultivons notre maïs, nos haricots, nos pois. Ici, nous sommes libres. Où irions-nous, sinon ? »

Le projet en question, dénommé « Solution routière de Guayasamín », qui consiste à construire deux ponts, un de 500 mètres et un autre de 120 mètres, à travers le quartier de Bolaños, a déclenché une bataille acharnée entre la municipalité de Quito et les 86 familles de ce « barrio » qui affirment n’avoir jamais été informées ni consultées sur ce projet.

« Nous avons eu connaissance de ce projet de construction quand nous avons vu les engins de chantier le long de la route. C’est à ce moment-là que nous avons commencé à manifester », précise à Equal Times Verónica Ninahualpa, une des principales organisatrices du mouvement de protestation du barrio.

Jusqu’à présent, Mauricio Rodas, le maire de Quito, a nié ces allégations, soulignant qu’il y avait toujours eu un « dialogue ouvert et démocratique ». La relocalisation du quartier est toutefois inévitable, d’après Rodas, parce qu’il est situé dans une « zone naturelle dangereuse ».

« Considérons ce projet comme une opportunité de relocaliser les habitants dans une zone sûre », a déclaré le maire en juin après plusieurs mois de contestation.

Mais pour les résidents de Bolaños, qui ont déjà perdu des terres au profit de la municipalité suite à divers projets de développement urbain, ce n’est qu’une façon de présenter les choses sous un jour favorable. Ils disent que cette zone n’a pas connu de coulées de boue ni de destruction de bâtiments dues à des catastrophes naturelles au cours des 50 dernières années – même en avril dernier, lors du séisme le plus dévastateur depuis 20 ans en Équateur.

Les habitants du quartier ont peu de moyens légaux à leur disposition et ils affirment que la municipalité cherche à les acheter pour éviter une éventuelle action en justice, qui retarderait les travaux et augmenterait les coûts. Or, selon les géomètres, l’offre de la municipalité à 3 USD du mètre carré de terre est nettement inférieure au prix réel du marché (estimé à 1000 USD du mètre carré).

« Ils nous assassinent, moralement et physiquement », s’indigne Luis, le père de Verónica qui, à 73 ans, a toujours vécu à Bolaños. Comme les autres résidents, M. Ninahualpa signale une forte pression de la part des autorités municipales, dont les actes de corruption provoquent des dissensions au sein de la communauté.

« Les autorités nous demandent : ‘Quelle est la valeur de votre terre, à votre avis ? Combien vous voulez ?’. Elles ne comprennent pas que rien n’est à vendre ici. Notre quartier n’a pas de prix », indique-t-il.

 

Un réaménagement vraiment profitable à tous ?

Les personnes favorables au projet de construction estiment que la relocalisation de Bolaños est un mal nécessaire pour le bien commun de la ville. Les deux nouveaux ponts, dit-on, permettront de supprimer les embouteillages quotidiens au niveau du tunnel principal qui relie le centre financier de Quito aux quartiers de plus en plus cossus de Cumbaya et de Tumbaco, à l’est de la ville.

Tous les jours, ce sont environ 34.000 voitures qui empruntent le tunnel de Guayasamín alors qu’il était seulement prévu pour 24.000 voitures au moment de sa construction, il y a 11 ans.

La Solution routière de Guayasamín, qui se chiffre à 131 millions USD, résoudra certainement le problème des bouchons, mais ses effets bénéfiques ne seront que temporaires. D’après les informations communiquées par le principal investisseur privé du projet, China Road and Bridges Corp., la circulation sera de nouveau saturée en 2021, soit tout juste deux ans après la fin annoncée des travaux.

Étant donné que le projet de construction initial ne prévoit pas d’accès pour les transports publics, les militants se demandent si un nombre plus important de routes améliorera réellement la vie de tous les habitants de Quito, ou seulement de quelques-uns.

Francisco Salazar, ingénieur en urbanisme, pense que le projet répond aux besoins de la « classe moyenne de plus en plus nombreuse, qui a les moyens d’habiter loin et d’acheter une voiture ».

Salazar confie à Equal Times que c’est toutefois l’élite dirigeante du pays qui profitera d’une meilleure mobilité entre la ville et la campagne. Les membres de cette minorité, petite mais puissante, dont les ancêtres sont plutôt Européens ou issus de mariages mixtes, les criollos, que d’origine indigène ou africaine – ont acquis de grands terrains autour de Quito depuis qu’ils ont pris le pouvoir à la suite des puissances coloniales espagnoles, au début du XIXe siècle.

« La ville a gagné du terrain dans les vallées, et la terre vaut désormais cent fois plus cher, signale Salazar. Comme les autorités municipales ont peur de limiter l’expansion de la ville, ces nouvelles voies permettront non seulement aux oligarques de jouer avec le prix de la terre, mais aussi d’urbaniser les zones rurales ». Cette tendance ne va faire qu’accroître le déplacement des habitants et rendre le prix du logement inabordable pour les populations agricoles à faible revenu, et risque de détruire les paysages naturels, diversifiés et uniques de ces vallées.

Salazar fait partie d’un groupe de défenseurs de l’environnement, d’urbanistes et de résidents d’autres quartiers concernés par des projets de construction qui se sont associés aux protestataires de Bolaños pour attirer l’attention sur des problèmes plus généraux de développement urbain à Quito. Ensemble, ils ont formé un groupe d’action, Error Vial Guayasamín (Erreur routière Guayasamín), qui fait pression sur les autorités municipales pour créer davantage de zones vertes et faire en sorte que les nouvelles routes soient accessibles aux transports publics. Ce sont des victoires concrètes, bien sûr, mais c’est à un changement radical que le groupe aspire réellement pour aménager la ville.

« Il s’agit d’un combat pour défendre le droit à utiliser la ville, qui s’accompagne d’une volonté de vivre dans une ville agréable pour les piétons, avec des espaces publics et des trottoirs », ajoute Salazar. Dans une ville où les transports publics ne représentent que 2 % de l’espace routier alors qu’ils sont empruntés par 80 % de la population qui vit à Quito et aux alentours, le passage à une économie « de la rue », selon les termes de Salazar, pourrait modifier fondamentalement le mode d’utilisation et d’aménagement de la ville.

Salazar espère que cette économie de la rue mettrait un terme à la séparation entre les « ghettos riches » et les « ghettos pauvres » en réduisant l’activité commerciale des gigantesques centres commerciaux pour redonner plus d’importance aux petits commerces de proximité. Un tel changement impliquerait par ailleurs la redistribution des capitaux entre le centre-ville et les quartiers périphériques de Quito, ce qui permettrait de diminuer le nombre de personnes qui se déplacent pour aller travailler, de réduire la circulation et, plus important encore, de répartir plus uniformément les richesses de la ville.

 

« Révolution urbaine »

Le débat houleux au sujet de l’aménagement de la ville – et dans l’intérêt de qui – bat son plein alors que Quito s’apprête à accueillir la troisième Conférence des Nations Unies sur le logement et le développement urbain durable, du 17 au 20 octobre.

L’Équateur a été désigné pour accueillir la Conférence dans le but de rendre hommage, en quelque sorte, à la gouvernance « alternative » du président Rafael Correa, le seul chef d’État du monde qui ait appelé à une « révolution urbaine ». L’Équateur a d’ailleurs adopté le « droit à la ville » dans sa réforme constitutionnelle de 2008.

« Les citoyens ont le droit de profiter pleinement de la ville et de ses espaces publics », stipule l’article 31 de la Constitution, « au titre des principes de durabilité, de justice sociale, de respect des différentes cultures urbaines et d’équilibre entre le milieu urbain et le milieu rural ».

Mais pour les habitants de Bolaños, qui vivent à 30 minutes du lieu où les chefs d’État du monde, les fonctionnaires, les représentants de la société civile, les universitaires et d’autres parties prenantes vont établir un programme mondial sur le développement urbain pour les deux décennies à venir, cette avancée constitutionnelle ne signifie pas grand-chose.

Salazar estime que l’incapacité de la municipalité à respecter les promesses de la Constitution résulte des pouvoirs illimités de l’oligarchie et du manque de volonté politique de les dénoncer, mais les résidents de Bolaños y voient plutôt un conflit entre diverses conceptions du monde.

« Je crois qu’ils ne comprennent pas la simplicité de la vie, et à quel point elle est épanouissante pour l’individu, dit Verónica Ninahualpa à Equal Times. Ce n’est pas une belle maison qui fait le mode de vie, mais la façon de vivre. Ceux d’entre nous qui n’ont jamais eu d’argent savent que le bonheur se trouve dans les choses simples ».

Ici, à Bolaños, à la périphérie de cette ville tentaculaire, « nous vivons, nous mangeons des fruits frais, nous cultivons notre propre nourriture, nous respirons de l’air pur, nous entendons les oiseaux chanter », ajoute-t-elle.

« C’est pourquoi nous nous battons en faveur du ‘buen vivir’ [le bien-vivre] pour tout le monde. Pour faire triompher les humains et un mode de vie plus sain, pas le capital ».