En Bolivie, avec les plus jeunes travailleurs légaux du monde

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Le 2 juillet, le Parlement bolivien, après le Sénat et sous l’égide du populaire et progressiste président Evo Morales, a voté la loi permettant aux enfants de travailler sous certaines conditions dès l’âge de 10 ans.

Cela fait de la Bolivie le pays où l’âge légal de travail est le plus bas.

Cette décision va à l’encontre de la Convention 138 de l’Organisation internationale du travail (OIT), dont la Bolivie est pourtant signataire, qui prévoit l’interdiction du travail des mineurs en dessous de 14 ans dans les pays en voie de développement.

Cette norme internationale avait été transposée dans la Constitution bolivienne en 2009 sous le mandat du même président.

Avant même le vote de la loi, la secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale (CSI), Sharan Burrow, avait prévenu sur le site d’Equal Times que « la voie qu’emprunte la Bolivie va à l’encontre d’une économie et d’un marché du travail régis par l’État de droit. »

« Lorsque l’État accepte le travail des jeunes enfants, ces derniers en paieront le prix toute leur vie – d’une part, en raison de la difficulté d’exercer un travail physique depuis l’enfance et, d’autre part, parce que leur avenir est compromis du fait d’avoir perdu toute chance de recevoir une bonne instruction. »

La décision des autorités politiques boliviennes est expliquée par Morales, lui-même ancien travailleur mineur : « Le travail des enfants ne doit pas être interdit sans que soit pour autant tolérée l’exploitation. Certains travaillent par nécessité. Mais supprimer toute opportunité de travail aux enfants reviendrait à leur retirer toute conscience sociale. »

À Cochabamba, Alfredo, 10 ans, travaille depuis qu’il en a cinq. Il vend des disques neuf heures par jour, cinq fois par semaine, pour gagner l’équivalent de 6 USD par jour. « Bien sûr que je préfèrerais bien plus pouvoir faire de la bicyclette et jouer avec mes amis » lance-t-il à Equal Times, « mais je dois bien me payer le matériel pour aller à l’école ».

C’est aussi le cas de deux de ses amis qui travaillent sur les stands à côté, vendant des jus de fruits ou aidant dans des restaurants. « J’achète des vêtements et du matériel pour l’école », nous confie ainsi Yessica, 14 ans, « et parfois, je donne ce que je gagne à ma famille ».

Il n’est donc pas étonnant que ce soit le syndicat des enfants et d’adolescents travailleurs UNATSBO (Unión de Niños y Niñas Trabajadores de Bolivia), composé d’enfants et d’adolescents de 8 à 18 ans, à l’initiative de cette loi.

En décembre 2013, plusieurs centaines d’enfants travailleurs avaient répondu à son appel à manifester à La Paz, faisant pression sur le gouvernement pour obtenir l’abolition de l’interdiction du travail des mineurs de moins de 14 ans.

Selon le syndicat, dès lors que le travail des enfants est indispensable à la survie des familles et que ces enfants évoluent dans l’illégalité, leurs conditions de travail sont extrêmement difficiles : exploitation, travail au noir, aucun salaire minimum.

L’UNATSBO a demandé qu’en lieu et place d’une interdiction pure et simple, un cadre juridique leur soit donné afin d’assurer leur protection, faisant clairement une distinction entre travail et exploitation.

 

Des enfants sous contrainte économique

Mais au-delà de ces arguments, la justification trouverait plutôt sa source dans une situation économique qui étouffe le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud.

En 2011, on estimait à 45 % le pourcentage de la population bolivienne vivant sous le seuil de pauvreté.

Le taux d’enfants travailleurs de Bolivie est le plus haut d’Amérique latine. Selon l’OIT, ils ne seraient pas moins de 800.000, dont 491.000 en dessous de l’âge de 14 ans et 309,000 âgés de 14 à 17 ans. Ils travaillent bien souvent dans des conditions qualifiées de dangereuses.

La situation à Potosi semble confirmer cette assertion. Située à 4000 mètres d’altitude, la ville bolivienne tire ses principales ressources de la montagne d’où sont extraits argent et zinc.

Les conditions de travail y sont désastreuses. Dans des galeries sans aucun renfort, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, seulement éclairés par des lampes frontales, les mineurs y travaillent à la pioche, à la barre à mine et à la brouette.

Les enfants également, leur taille leur permettant de se faufiler dans les boyaux trop étroits pour les adultes. Et ce en violation de la nouvelle loi qui exclut de son champ d’application les travaux dont les conditions seraient dangereuses pour le développement de l’enfant (dont celui dans les mines).

Mais avec un revenu moyen de 90 USD par mois pour 60 heures de travail par semaine, la force de travail de tous les membres de la famille est indispensable pour survivre, affirment les mineurs.

Severino, qui paraît âgé de 10 ans, fait partie de ces enfants. Par peur des contrôles de l’administration, son père affirme qu’il en a 14. « Il travaille uniquement s’il le veut, vous savez », lance son père. Et le veut-il ? « Bien sûr qu’il le veut ».

« Les enfants vont à l’école jusqu’à ce qu’ils sachent tout juste lire et écrire », explique Juan Carlos Gonzales, ancien mineur et désormais guide à Potosi.

« Ensuite, ils vont à la mine à plein temps, souvent à partir de 10 ans, parfois plus tôt, au même rythme que leur père, pour apprendre le métier. À 15 ans, ils sont considérés comme des mineurs à part entière ». Il ajoute : « Pour ces familles, il est normal que la tradition se perpétue et qu’un fils de mineur devienne mineur à son tour ».

Mais selon Jo Becker, de l’ONG Human Rights Watch, « le travail des enfants pourrait être vu comme une solution de court terme aux problèmes économiques du pays, mais il s’agit en réalité d’une cause directe de pauvreté. »

« Ceux qui commencent à travailler en tant qu’enfants disposent d’une moins bonne éducation et d’un revenu plus bas une fois devenus adultes ; ils sont dès lors plus susceptibles d’envoyer leurs propres enfants au travail ».

À quelques mois des élections présidentielles d’octobre 2014, le gouvernement a, semble-t-il, pris en compte la réalité économique bolivienne au risque de voir une partie de sa jeunesse sacrifiée.

This story has been translated from French.