Gage de réinsertion ou bombes à retardement – le choix difficile qu’affrontent les services pénitentiaires européens

Gage de réinsertion ou bombes à retardement – le choix difficile qu'affrontent les services pénitentiaires européens

A prisoner in Korydallos Prison watches a pigeon fly in western Athens, in November 2014.

(AP/Petros Giannakouris)

Au bout de près d’une décennie de réductions de postes et de coupes salariales, les quelque 630.000 employés des services pénitentiaires dans l’Union européenne sont proches du point de rupture.

Un récent atelier de travail organisé à Bruxelles par la Fédération syndicale européenne des services publics (FSESP) a souligné le besoin urgent de mesures au niveau européen et national – faute de quoi nous nous exposons au risque d’une crise croissante, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des prisons.

Les 32 représentants syndicaux des personnels pénitentiaires des 14 pays européens qui ont participé à la rencontre intitulée Emplois de qualité et services publics de qualité dans le secteur des services pénitentiaires ont évoqué, à tour de rôle, comment des politiques d’austérité mal avisées à travers les Etats membres de l’UE continuent d’avoir une incidence très négative sur les employés des services pénitentiaires, ainsi que sur les détenus.

La rencontre du 10 mai s’inscrivait dans le cadre d’un projet de deux ans de la FSESP, financé par la Commission européenne, portant sur l’évaluation qualitative des emplois et des services publics, à la lumière du relancement par la Commission européenne d’indicateurs de qualité paneuropéens.

L’initiative donne aux syndicalistes travaillant dans les services pénitentiaires la possibilité de débattre et de formuler des définitions d’un emploi de qualité dans leur secteur, ainsi que de mettre en exergue les enjeux à leurs yeux prioritaires.

En plus de définir les critères-clés devant être réunis pour un emploi de qualité dans les services pénitentiaires, la rencontre a permis d’explorer comment les syndicats peuvent jouer un rôle fondamental à l’heure d’assurer que ces définitions sont mises en pratique. La réunion visait aussi à déterminer dans quelle mesure la qualité des environnements de travail en milieu carcéral s’est améliorée ou détériorée au cours des dernières années.

En ouverture de la conférence, Richard Pond, conseiller politique de la FSESP a souligné : « Il est important que les personnes qui travaillent dans les prisons aient un rôle à jouer dans la définition de ce qui constitue un emploi de qualité dans leur secteur.

« Comme pour la plupart des services publics, le débat sur l’emploi carcéral ne peut se limiter au nombre d’emplois ou au coût de la prestation de services. Il doit prendre en considération la qualité des services publics fournis, de même que la rémunération et les conditions d’emploi des personnes qui travaillent en première ligne dans les prisons », a indiqué Pond.

Le renforcement des systèmes de négociation collective joue aussi un rôle primordial envers l’autonomisation des personnels pénitentiaires et les aide à remplir leur rôle de réinsertion, a-t-il ajouté.

La FSESP estime que la question de la qualité de l’emploi dans les prisons doit être mieux gérée au niveau européen, à travers une sensibilisation avec les gouvernements et les eurodéputés, de même qu’avec la Commission européenne, notamment dans le cadre des discussions du Semestre européen, qui établissent le cadre macroéconomique de l’UE.

L’austérité au sein des services publics en général et des services pénitentiaires en particulier se manifeste sous forme d’une pénurie de main-d’œuvre, d’une externalisation accrue des emplois carcéraux et d’un recours croissant aux contrats de courte durée.

Ce qui, à son tour, fomente l’insécurité de l’emploi et exacerbe les risques psychosociaux au travail.

Les services pénitentiaires représentent un point focal important pour les services publics, compte tenu de leurs liens et de leurs partenariats essentiels avec la santé, les services de probation et éducatifs et d’autres éléments du système judiciaire.

Quel type de service pénitentiaire voulons-nous ?

Au cœur du débat se trouve la question de savoir si nous tenons à créer un service pénitentiaire de qualité, qui contribue activement à la réinsertion des prisonniers au sein de la société. Ou si nous souhaitons un service pénitentiaire à court de ressources, dont la fonction soit confinée à l’incarcération et au contrôle ?

Nadja Salson, conseillère politique de la FSESP a présenté un rapport intitulé Impact of austerity in prison services, a prison staff perspective basé sur une enquête réalisée pour la FSESP en 2015 par le Département de recherche sur le travail (Labour Research Department, LRD). Elle a relevé qu’entre 2008, année où la crise a commencé, et 2013, « la population carcérale a augmenté de 0,3% alors que les effectifs pénitentiaires ont diminué de 5% dans les pays de l’EEE [Espace économique européen]. Il existe des variations marquées entre les pays, où les réductions d’effectifs les plus drastiques ont été observées au Royaume-Uni et en Lettonie. »

L’austérité a aussi manqué de réduire la surpopulation dans les prisons, qui a longtemps figuré au nombre des préoccupations primordiales dans des pays comme la Belgique, la France, le Portugal, l’Angleterre et le Pays de Galles.

C’est une source d’inquiétude non seulement pour les personnels et les détenus mais aussi pour le Conseil de l’Europe, qui a recommandé à maintes reprises que les gouvernements réduisent la détention provisoire et l’incarcération de groupes vulnérables.

Conséquemment, le rapport relève aussi une augmentation de la violence à laquelle sont exposés les personnels pénitentiaires, qu’il s’agisse de violence à leur encontre de la part des prisonniers ou de la violence croissante à laquelle ils ont affaire entre les prisonniers.

Il est clairement démontré que la sous-affectation de personnels pénitentiaires figure parmi les principales causes de la recrudescence de la violence dans ce secteur.

Dans ce contexte, l’étude montre que les niveaux de stress des personnels des services pénitentiaires ont considérablement augmenté. Etonnamment, cela n’a pas entraîné une augmentation de l’absentéisme, dès lors que les employés en état de stress sont réticents à prendre congé, dû à l’insécurité de l’emploi mais aussi par crainte pour la sécurité de leurs collègues ou des prisonniers.

Le rôle crucial des syndicats

Salson a réaffirmé qu’en termes de conditions d’emploi de qualité, un environnement de travail zéro-violence devrait faire partie des attentes absolument minimales des personnels pénitentiaires en Europe. Alors que les syndicats jouent un rôle majeur pour assurer un lieu de travail sur et sain, les politiques antisyndicales ont un effet préjudiciable.

Monique Ramioul, chercheuse à l’Université de Leuven, en Belgique, dirige l’enquête de deux ans qui se trouve au cœur du projet sur la qualité du travail et de l’emploi dans les prisons. Dans son introduction à la réunion, elle a noté que les questions de la qualité de l’emploi et du bien-être au sein des services pénitentiaires sont intrinsèquement liées aux conditions de l’emploi, à l’environnement de travail, au contenu du poste et au fait de disposer d’une voix et d’une représentation eu égard à la prise de décision dans les services carcéraux.

Les résultats préliminaires de la recherche confirment que les mesures d’austérité portent atteinte à l’ensemble de ces aspects qui contribuent à des conditions d’emploi de qualité, notamment sous l’effet d’une augmentation de la charge de travail, du stress, des burnouts, d’une baisse de la satisfaction au travail et d’une insécurité croissante de l’emploi.

La recherche continuera à examiner si l’Europe adoptera une « approche par le bas », qui confinerait l’incarcération à une privation et une perte de liberté et le rôle des agents pénitentiaires à celui de simples gardiens. Ou si l’Europe optera, au contraire, pour une « approche par le haut », où l’incarcération soit considérée à titre de politique sociale et les agents pénitentiaires en tant que professionnels de la réinsertion, dont le travail soit centré sur la réintégration des prisonniers au sein de la société.

Pour emprunter la voie haute, l’emploi de qualité devra figurer au cœur du secteur des services pénitentiaires en Europe. Nous devons nous inspirer des exemples où cela a été le cas depuis de nombreuses années, comme en Suède ou en Norvège, pays qui affichent également de meilleurs résultats en termes de taux réduits de récidivisme et de population carcérale.

Dans l’intérêt de la justice, de la cohésion, de l’intégration et de la sécurité publique, la FSESP espère vivement que l’Europe empruntera la voie haute.