La Lituanie brandit les coupes sociales comme solution au fléau de l’alcoolisme

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Alors que la Finlande et les Pays-Bas envisagent l’introduction d’un revenu de base universel, les personnes bénéficiant de l’aide sociale en Lituanie se préparent à faire face à une intervention gouvernementale encore plus musclée. En plus des évaluations des moyens, les politiciens débattent actuellement d’une série de mesures controversées visant l’introduction d’un traitement obligatoire pour les allocataires souffrant d’alcoolisme.

En décembre, Remigijus Žemaitaitis, président de la commission de l’économie du parlement lituanien, a présenté une proposition de loi qui prévoit la suppression des aides sociales et des prestations de chômage pour les alcooliques qui refuseraient le traitement. Un plan d’action interinstitutionnel contre les problèmes liés à l’alcoolisme doit être rédigé dans le courant du mois.

La Lituanie affiche l’un des plus hauts taux de consommation d’alcool au monde. D’après l’Organisation mondiale de la santé, en 2015, la Lituanie se classait en deuxième position mondiale en termes du nombre de morts liées à l’alcool – avec près de 15 morts par 100.000.

Bien que des mesures récentes comme l’interdiction de la vente d’alcool aux stations service reflètent une volonté de trouver une solution au problème, deux nouvelles récentes permettent de se faire une idée de l’ampleur réelle de la crise.

En novembre, un homme a tué quatre femmes après avoir consommé une quantité excessive d’alcool. Deux mois plus tard, un père alcoolique a tué ses deux enfants en les jetant dans un puits à l’issue d’une querelle domestique. Dans un cas comme dans l’autre, les auteurs bénéficiaient d’aides sociales.

Pour Vitalis Nakrosis, du groupe de réflexion Public Policy and Management Institute, s’il tient réellement à venir en aide aux plus vulnérables, le gouvernement lituanien doit trouver une « alternative équilibrée » à la fois au modèle du revenu universel et à son système rigoureux d’évaluation de l’éligibilité aux aides sociales.

« C’est les soi-disant « avant-postes » qu’il convient de renforcer et d’engager – à savoir les prestataires de services qui sont les plus proches des familles vulnérables », explique-t-il lors d’un entretien avec Equal Times. « Beaucoup de fonctionnaires préfèrent travailler dans la prise de décision, le suivi et d’autres fonctions similaires à Vilnius, bien au chaud dans leurs bureaux et dans un environnement d’équipe plutôt que d’avoir à traiter directement avec les familles en difficulté, généralement dans des zones rurales, sous un climat glacial et sans financement adéquats. »

 

Workfare : L’aide sociale subordonnée à des conditions de travail obligatoire

Affirmer que le système d’aide sociale lituanien est frugal serait un euphémisme. D’après le ministère de la Sécurité sociale et du Travail, à peine 4% de la population bénéficie de prestations sociales, tandis que 9% sont sans emploi et plus d’un quart des Lituaniens vivent au bord de la pauvreté.

Le montant des allocations de chômage dont une personne peut bénéficier dépend de son parcours d’emploi. Cependant, chômage et faibles revenus sont souvent concomitants. Les chômeurs, a fortiori s’ils sont considérés « peu qualifiés », peuvent être réquisitionnés par les services locaux de l’emploi pour effectuer des travaux d’utilité publique. Celles bénéficiant d’aides au revenu, si elles sont aptes à travailler, sont désormais soumises à la condition d’effectuer des travaux d’utilité sociale pour la communauté locale.

Chose étonnante, cette mesure autrefois vivement contestée est soutenue par une partie des dirigeants syndicaux lituaniens.

« Il ne faut pas confondre allocations de chômage et aide au revenu. Le premier est une sorte d’assurance. Quant aux travaux publics, même l’Organisation internationale du travail a aujourd’hui un point de vue différent. Avant, c’était considéré comme du travail forcé mais ce n’est plus le cas », explique Artūras Černiauskas, président de la Confédération lituanienne des syndicats dans un entretien avec Equal Times.

Un avis qui n’est pas nécessairement partagé par Petras. Cet ancien ouvrier de la construction aujourd’hui âgé de 52 ans touche une aide au revenu dérisoire et doit, en contrepartie, réaliser des travaux d’entretien des espaces verts pour une entreprise publique d’Alytus, dans la région affichant le plus haut taux de chômage de la Lituanie.

« Je travaillais dans la construction mais je ne peux plus le faire, pour des raisons de santé », confie-t-il à Equal Times. « Certains mois, je dépense 100 € (110 USD) rien que pour le chauffage or ici je touche le salaire minimum (350 € ou 390 USD) en guise d’allocation, que je perdrais de toute façon si je restais au chômage une année entière. Plus 81€ (90USD) de prestations sociales – que reste-t-il ? Je pourrais peut-être me mettre à brouter de l’herbe », plaisante-t-il.

Son collègue, Gerardas, 46 ans, affirme qu’il n’est même pas éligible aux allocations de chômages dès lors qu’il a passé le plus clair de sa vie à travailler dans l’agriculture et n’a pas accumulé suffisamment d’antécédents en matière d’emploi.

« Je gagne tout juste assez pour des cigarettes et de l’essence », dit-il. Pendant ce temps, sa municipalité se trouve engagée dans un débat sur comment empêcher les assistés de dépenser leurs allocations pour de tels luxes, en déboursant les allocations via les assistants sociaux au lieu de leur verser l’argent en espèces.

De cette façon, les assistants sociaux peuvent contrôler à quelle fin les allocations sont dépensées et intervenir promptement s’ils les soupçonnent d’être utilisées de manière inappropriée.

 

« Se débarrasser des parasites »

En 2012, le ministère de la Sécurité sociale et du Travail a piloté un projet dans le cadre duquel cinq municipalités ont assumé la responsabilité de l’évaluation des moyens et du déboursement des prestations sociales. Les municipalités pouvaient ainsi économiser des fonds en rejetant des demandes d’allocations.

L’initiative a été accueillie avec enthousiasme par certains secteurs des médias lituaniens. À titre d’exemple, le principal quotidien national, Lietuvos rytas, a félicité les municipalités pour « se débarrasser des parasites », donnant lieu à des économies de 20% en moyenne des budgets sociaux des municipalités.

« Nous avons eu le plein soutien des travailleurs », affirme Loreta Laugalienė, directrice du département du soutien social à la municipalité de Raseiniai, qui a participé au projet pilote. « La principale déclaration faite par le maire était qu’une personne qui travaille ne devrait pas vivre pire qu’un assisté. »

La police a coopéré en signalant les personnes interpellées pour vente de marchandises illicitement acquises, comme alcool et cigarettes. Le nombre de personnes bénéficiant de l’aide sociale s’est contracté de 13% en 2012. Madame Laugalienė décrit les coupes sociales comme un acte de justice sociale – à présent, seules les personnes vraiment dans le besoin obtiendront de l’aide et la communauté locale est mieux disposée envers les assistés, indique-t-elle.

En 2014, le projet pilote a été déployé sur l’ensemble du territoire national. Désormais, les personnes assistées sont également tenues de déclarer l’argent provenant de la vente de biens plus importants comme voitures ou autres, ou toute autre rentrée d’argent imprévue comme, par exemple, un héritage.

Dans les plus petites municipalités, les communautés locales dénoncent des personnes qu’elles soupçonnent de percevoir des revenus illicites – provenant généralement d’un commerce transfrontalier, du travail occasionnel ou d’envois d’argent de membres de leur famille vivant à l’étranger.

Selon un article paru dans Lietuvos rytas, 439 familles de Kaunas, la deuxième plus grande ville de Lituanie, se sont vu déchoir de leurs prestations pour avoir refusé d’effectuer du travail d’utilité sociale. Le montant de ces allocations sociales était de 62 € par mois en moyenne. L’évaluation des moyens est désormais supervisée par des conseils consultatifs, avec la participation d’ONG et d’entreprises locales. La capitale Vilnius s’est même dotée d’une permanence téléphonique ou hotline pour dénoncer les cas de fraude liée aux allocations sociales.

Durant la première moitié de 2015, un quart de tous les allocataires ont été appelés à effectuer du travail d’utilité sociale (jusqu’à 40 heures mensuelles, conformément à la loi). Les prestations sont versées en espèces ou en nature et sont progressivement revues à la baisse.

En cas d’adoption de nouvelles règles relatives aux addictions, les municipalités acquerront un droit de regard accru sur l’usage qui est fait des allocations. Des informations diffusées dans les médias selon lesquelles certains allocataires troquent leurs coupons alimentaires pour de l’alcool ont fomenté le soutien du public pour une surveillance accrue et la réhabilitation obligatoire.

« Le travail d’utilité sociale vise au développement et au maintien des compétences professionnelles », indique Svetlana Kulpina, directrice du département d’assistance sociale financière du ministère de la Sécurité sociale et du Travail. « Cela entraîne aussi un changement dans l’attitude qu’a la société vis-à-vis de la dépendance à l’État des personnes qui bénéficient de l’aide sociale. »

Cet avis est partagé par Černiauskas, de la Confédération lituanienne des syndicats. « Si des gens reçoivent des services de la société, il est normal qu’ils contribuent à leur tour. »

Nonobstant, pas une seule des personnes interviewées par Equal Times n’était en faveur de contrôles renforcés. Pour reprendre les propos de madame Laugalienė, le système en place fournit déjà des aides sociales en nature et l’obligation de travailler empêche les allocataires de boire. Svetlana Kulpina abonde en ce sens, soulignant que le droit à l’assistance sociale est garanti par la constitution.

 

Cet article a été traduit de l’anglais.