« Lorsque l’on parle d’immigration, il faut faire un pas vers l’autre »

« Lorsque l'on parle d'immigration, il faut faire un pas vers l'autre »

A scene from Western, a new film by the German director Valeska Grisebach, which tells a story of German workers in Bulgaria.

(Komplizenfilm)
Q&A

Ils débarquent avec leurs grosses machines pour construire une centrale hydraulique pour un village bulgare, mais s’empêtrent dans des machinations et la méfiance locales. Des ouvriers allemands baroudeurs tentant de vivre et travailler en Bulgarie, tel est le synopsis de base de Western, le nouveau film de la réalisatrice allemande Valeska Grisebach où les rôles s’inversent à un moment où les sentiments de xénophobie et anti-immigrés s’emparent de nombreux Européens. Des Allemands qui audacieusement hissent leur drapeau au-dessus de leur camp de travail pour le voir disparaître par la suite. Les Bulgares se méfient de leurs nouveaux voisins et craignent qu’ils ne leur volent leurs femmes. Le film, dont la sortie est programmée en août en Allemagne, faisait partie de la sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes de cette année. Dans l’interview accordée à Equal Times ci-dessous, Grisebach parle d’immigration, d’intégration et d’identité.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce film ?

Lorsque j’étais une petite fille et que je regardais des westerns avec mon père, j’étais vraiment fascinée par ce genre cinématographique sur ces personnages d’hommes. Mais c’était toujours un peu doux-amer pour moi, car étant une fille, je m’identifiais à ces héros masculins, qui étaient toujours plus attrayants que les femmes dans le film. J’ai donc toujours été un peu exclue de ce genre. Maintenant, en tant que femme, je voulais me rapprocher un peu plus près de ce genre intrinsèquement masculin et plus près de ses héros solitaires.

En outre, cela faisait longtemps que je pensais à faire un film sur la xénophobie ou la peur des étrangers. Cette peur existe partout, mais j’habite en Allemagne et j’ai pensé à ces travailleurs allemands de la construction envoyés dans un autre pays, où ils sont eux-mêmes des étrangers, mais avec tous ces désirs de communiquer, tout en arborant cette méfiance et cette peur.

Quel est le message du film au sujet de l’intégration et de la question de l’identité ?

Il était très intéressant de voir ces hommes allemands se retrouver dans une situation inversée, car normalement l’Allemagne est le pays d’aspiration et de désir pour les autres, et ces diverses perspectives en Europe m’intéressaient. L’Allemagne est un pays tellement central et dont le statut est tellement élevé. Et je pense que lorsque des gens provenant de pays différents se rencontrent, il y a toujours un thème sous-jacent : qu’est-ce que je ressens en tant qu’Allemand, qu’est-ce que je ressens en tant que Bulgare ? La Bulgarie est le pays le plus pauvre d’Europe et je voulais voir [ce qui se passe] lorsqu’ils rencontrent ; quelle est l’énergie ? Comment les Allemands réagissent-ils à un environnement étranger ? Je me suis intéressée à ce moment paradoxal où les gens veulent entrer en contact les uns avec les autres, tout en se considérant comme supérieurs dans le même temps. Lorsque l’on aborde ces questions d’intégration, il est important d’avoir des moments permettant de se rapprocher les uns des autres.

Comment les rôles sont-ils inversés pour les Allemands en tant que travailleurs invités ?

Cela me paraissait très intéressant, car normalement c’est l’inverse. Pourtant, ici, les Allemands débarquent avec leurs grosses machines et leur projet européen pour une centrale hydraulique et ils arrivent avec toutes leurs connaissances, mais ils doivent aussi réagir à cette nouvelle expérience. Ils se retrouvent eux-mêmes dans la position d’étrangers. Et les hommes dans cette histoire, il s’agit d’hommes qui ont réellement beaucoup voyagé dans leur vie. Donc c’est une expérience nouvelle pour eux et je pense qu’être l’étranger constitue une expérience très importante dans la vie de tout un chacun.

Dans quelle mesure Western est-il connecté à la crise migratoire ?

J’ai commencé à réfléchir à ce projet il y a déjà plusieurs années et la crise migratoire a commencé lorsque nous avons commencé à tourner. Nous étions donc en train de filmer à la frontière entre la Bulgarie et la Grèce et nous avons commencé à lire pas mal de choses sur cette crise dans les journaux. J’ai alors réfléchi à la manière de réagir à cela, parce que de nombreuses personnes fuyaient à travers la Bulgarie. Mais pour mon projet, je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose dans le film sans en faire le sujet principal. J’ai finalement décidé de ne pas modifier mon histoire, mais juste de la traiter d’une autre manière. C’est pour ça que notre personnage principal est quelqu’un de vraiment ambivalent. D’un côté, il veut avoir des contacts, mais dans un autre, il n’en veut pas. Et à un certain moment, pour moi, il devient vraiment un héros parce qu’il essaie. Je crois vraiment que lorsque l’on parle d’immigration, il faut faire ce pas vers l’autre. Et je pense que même si l’on est des étrangers, c’est un cadeau que de pouvoir communiquer les uns avec les autres.