Malawi : des millions de personnes menacées par la famine

Symon Phatiko, ouvrier du bâtiment, sort d’une grande épicerie avec un sac de courses à la main ; il se demande comment il va réussir à nourrir sa famille en gagnant moins d’un dollar par jour, avec une inflation galopante qui avoisine les 25 %. Après les inondations et la sécheresse qui ont dévasté les récoltes du Malawi, les organisations humanitaires internationales tirent la sonnette d’alarme et annoncent que 3 millions de personnes, dont 500.000 enfants, risquent la famine.

« Le prix des biens de consommation augmente chaque jour, explique Phatiko à Equal Times. Le prix du maïs est très élevé et nos propres récoltes ne sont guère prometteuses. Le maïs est trop cher, et certains produits sont devenus un luxe ».

Phatiko gagne 21.000 MWK (30 USD) par mois, une somme avec laquelle il lui est impossible de subvenir correctement aux besoins des dix personnes qui composent sa famille – sa femme, ses trois enfants, sa mère et quatre frères et sœurs, et lui même.

Comme la plupart des Malawiens, ils cultivent une bonne partie de ce qu’ils consomment, et le maïs est leur aliment de base. Les inondations causées par le phénomène météorologique El Niño ayant provoqué une forte chute de la production, le monopole agricole d’État ADMARC (Agricultural Development and Marketing Corporation) a acheté 55.000 tonnes de maïs à la Zambie voisine et à des fournisseurs locaux.

Mais les problèmes logistiques ralentissent la distribution.

Par ailleurs, Equal Times a constaté une généralisation des prix abusifs en se rendant dans les districts du sud du pays, notamment Balaka, Neno, Chikhwawa et Mulanje ainsi que dans le district central de Ntcheu. Le prix subventionné par le gouvernement est de 5500 MWK (7,80 USD) à l’ADMARC, mais sur le marché parallèle le maïs est vendu pratiquement le double, parfois plus – entre 10.000 MWK (14,40 USD) et 14.000 MWK (20,10 USD).

« Les vendeurs spéculent sur la faim, que les difficultés économiques ne font qu’aggraver », déclare à Equal Times Ellen Banda, une habitante de Mulanje.

Entre-temps, alors que le phénomène El Niño laisse de nouveau présager de mauvaises récoltes, la hausse constante des prix des biens de consommation courante frappe de plein fouet les Malawiens. John Kapito, le directeur exécutif de l’association de consommateurs Consumer Association of Malawi (CAMA), affirme que le Malawi est en situation de désastre économique.

« Nous devons identifier les marchandises de base que nous pouvons acheter. En l’état actuel des choses, nous pouvons dire que la vie va continuer d’être dure pour la population du Malawi ».

 

Des études très préoccupantes

Quatre-vingt-dix pour cent des Malawiens vivent d’une agriculture de subsistance irriguée par les eaux pluviales ; le Programme alimentaire mondial (PAM) a récemment déclaré que la crise alimentaire du Malawi et de l’ensemble de l’Afrique australe suscitait une préoccupation de plus en plus vive.

Les mauvaises récoltes de l’an passé étaient dues aux inondations qui ont submergé le Malawi et d’autres pays d’Afrique australe et cette année, c’est une grave sécheresse qui s’abat sur le pays.

« Le Malawi est l’un des pays de la région qui a le plus souffert du manque de pluie l’an dernier […] ; les récoltes ont été deux fois moins importantes que l’année précédente », précise la déclaration du PAM.

Le PAM avertit que le nombre de personnes privées d’alimentation pourrait augmenter considérablement au cours des prochains mois, étant donné que le maïs coûte 73 % de plus au Malawi que la moyenne sur trois ans à cette époque de l’année.

Un rapport d’Oxfam réalisé en novembre 2015, intitulé Navigation en eaux troubles : La sécurité alimentaire sous la menace d’El Nino, révèle qu’au moins deux millions de Malawiens – soit une personne sur huit – rencontrera des difficultés pour se nourrir.

L’organisme Malawi Vulnerability Assessment Committee (MVAC) – composé de représentants du gouvernement, d’agences des Nations Unies et d’ONG – dresse un tableau plus sombre encore, estimant que 2,8 millions de Malawiens ont besoin d’une aide humanitaire alimentaire d’urgence.

La situation pourrait même s’aggraver, dans la mesure où 85 % des 16 millions de Malawiens habitent en milieu rural et vivent de l’agriculture de subsistance.

D’après James Okoth, responsable des programmes de résilience de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) au Malawi, compte tenu du fait que le changement climatique commence à se faire sentir, il est nécessaire de fournir aux Malawiens des mécanismes d’adaptation.

« Avec le changement climatique, on ne peut pas améliorer la productivité agricole sans moderniser les technologies d’irrigation. Nous devons également encourager les personnes qui vivent de l’agriculture de subsistance à privilégier les plantes qui résistent aux variations climatiques, comme le manioc et la pomme de terre », souligne Okoth.
Or, cette approche se heurte au coût élevé de la technologie, au manque de formation et à l’incapacité des collectivités locales à mobiliser des ressources financières. En conséquence, les projets d’irrigation financés par les collectivités et l’État se détériorent.

« Les actions menées pour faire face aux chocs climatiques du Malawi se limitent à régler les problèmes les plus urgents, alors que toutes les autorités locales devraient avoir un système d’adaptation structuré et institutionnalisé » explique Elijah Wanda, l’université de Mzuzu.

En attendant, le niveau élevé d’inflation persistera tant que le gouvernement du Malawi ne trouvera pas de solution à la dépréciation de la monnaie nationale, affirme Rafiq Hajat, directeur exécutif de l’Institut d’interaction politique.

« Dans la situation actuelle, il est impossible d’arrêter la hausse du prix des produits de consommation de base comme le maïs. Les consommateurs vont continuer de subir les effets de la dépréciation du kwacha et du manque de nourriture. En effet, nous traversons une crise inflationniste qui ne cessera que lorsque nous aurons rétabli la stabilité du kwacha », ajoute Hajat.

Dans ce contexte d’inflation galopante, la confédération syndicale Malawi Congress of Trade Unions (MCTU) a écrit au gouvernement du Malawi pour demander une augmentation du salaire des fonctionnaires et la revalorisation du salaire minimum du pays, actuellement de 15.000 MWK mensuels (21,30 USD) pour une semaine de travail de six jours.

« Nous appelons également le secteur privé à en faire autant », indique à Equal Times le secrétaire général du MCTU, Pontius Kalichero. « Nous avons aussi proposé de nous rencontrer pour définir le pourcentage de la hausse des salaires ».

Mais le temps presse pour Symon Phatiko, l’ouvrier en bâtiment, et pour sa famille, dont la survie n’a qu’une visibilité de quelques semaines.

« Nous connaissons actuellement de graves difficultés économiques, dit-il, et nous ne pouvons même pas acheter de la nourriture correcte pour tout le mois ».

 

Cet article a été traduit de l'anglais.