« Ne nous criminalisez pas, protégez-nous », demandent les travailleurs du sexe migrants d’Europe

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En 2014, lorsque des rapports ont rendu public que des demandeurs d’asile en Irlande avaient commencé à vendre leurs charmes parce qu’ils ne pouvaient pas survivre avec les allocations en espèces que leur fournissaient les centres d’accueil, la ministre de la Justice du pays, Frances Fitzgerald, a rapidement demandé qu’une enquête soit menée sur ces allégations et a déclaré à la radio irlandaise qu’elle envisageait de présenter une loi qui criminaliserait l’achat de services sexuels.

Soulignant que les demandeurs d’asile hébergés dans des centres d’accueil ne recevaient que 20 euros par semaine, Luca Stevenson, coordonnateur du Comité international pour les droits des travailleurs du sexe en Europe (International Committee for the Rights of Sex workers in Europe, ICRSE), estime que la réaction de Frances Fitzgerald ne tient pas compte des conditions structurelles qui poussent des femmes à vendre leur corps. Au lieu de poursuivre les personnes qui paient des femmes pour obtenir des services sexuels, il faudrait, selon lui, « donner plus d’argent aux demandeurs d’asile, aux migrants et aux réfugiés pour qu’ils n’aient pas à vendre des services sexuels ».

Luca Stevenson a prononcé ces paroles lors d’un récent séminaire que l’ICRSE a organisé à Bruxelles (Belgique) sur les infractions aux droits des travailleurs du sexe qui se produisent partout en Europe et en Asie centrale.

Réunissant des travailleurs du sexe, des responsables de l’Union européenne et d’organisations de défense des droits des femmes, il s’agissait de la première occasion pour des travailleurs du sexe vivant et travaillant en Europe de se rassembler et « d’exprimer leurs besoins, leurs préoccupations et leurs revendications ».

« Au Royaume-Uni et dans de nombreux autres pays, les réductions et l’austérité poussent les femmes à se prostituer, c’est une réalité », a expliqué Luca Stevenson qui est également un travailleur du sexe. « Et ce que nous entendons, c’est que notre unique moyen de survivre, en vendant des services sexuels, devrait être criminalisé, nous laissant encore plus dans le dénuement », a-t-il expliqué.

En Europe, la majorité des travailleurs du sexe sont aujourd’hui des migrants, des réfugiés et des demandeurs d’asile. En effet, selon les données citées par l’ICRSE, les migrants représentent 65 % des travailleurs du sexe en Europe occidentale.

Aujourd’hui, les défenseurs des droits humains mettent en garde, car ces travailleurs du sexe migrants – qui ne peuvent en général pas avoir accès au marché du travail formel à cause de leur statut de sans-papiers – sont ceux qui courent le plus de risques du fait de l’application de législations qui interdisent la vente ou l’achat de services sexuels.

Selon les défenseurs, nombre des droits humains fondamentaux – comme le droit à l’emploi, au logement, à la santé et à ne pas subir de violences – couverts par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne sont bafoués, souvent avec peu de possibilités de recours.

 

Effets de la crise des réfugiés

Selon un nouveau document d’information du Comité international pour les droits des travailleurs du sexe en Europe (ICRSE), la crise des réfugiés en Europe de 2015 et de 2016, et les politiques que les institutions de l’Union européenne et les législateurs nationaux ont adoptées pour y répondre ont encore accentué les violations des droits des travailleurs du sexe migrants, alors que les mesures qui criminalisent les rapports sexuels rémunérés visent spécifiquement les migrants qui vendent leurs charmes et les mettent en danger.

Sabrina Sanchez, une travailleuse du sexe qui a migré du Mexique en Espagne, explique que la violation des droits au logement est flagrante puisque nombre de propriétaires exigent des contrats d’emploi avant d’accepter de louer leur bien. « Évidemment, en tant que travailleuse du sexe, tu n’en as pas. Donc, si tu veux travailler et vivre quelque part, tu dois louer un logement à la semaine, sans contrat ni garantie de ne pas être mise à la porte et le prix est deux à trois fois plus élevé que celui du marché », déclare-t-elle.

Catherine Murphy, une conseillère politique chez Amnesty International, a expliqué aux journalistes d’Equal Times que la mesure de la « réussite » de l’application d’une loi contre le commerce du sexe et la traite dans un pays est grandement faussée.

« Souvent, la forte diminution du commerce du sexe visible ou du nombre de travailleurs du sexe migrants est saluée », explique-t-elle. « Mais, pour y parvenir, des infractions graves et ciblées aux droits humains surviennent. »

De nombreux travailleurs du sexe et représentants des ONG présents au séminaire de l’ICRSE ont réclamé que les législateurs accordent davantage de possibilités économiques aux réfugiés et aux migrants. Ils ont aussi instamment demandé la fin des expulsions des travailleurs du sexe migrants, ainsi qu’un meilleur accès aux soins de santé et à la protection juridique de façon à ce que personne n’ait à vendre de services sexuels pour survivre.

« Les travailleurs du sexe migrants travaillent pour entretenir leurs enfants, leur famille et parfois une communauté tout entière, et les seuls remerciements qu’ils obtiennent sont la criminalisation et l’expulsion », a déclaré Paulina Nicol, une travailleuse du sexe roumaine de l’organisation basée au Royaume-Uni, English Collective of Prostitutes.

« Nous voulons que les travailleurs du sexe migrants soient visibles et compris, qu’on les reconnaisse en tant que travailleurs migrants », a réclamé Kemal Ordek, de l’organisation turque des travailleurs du sexe, Kırmızı Şemsiye.

La question de l’expulsion touche spécifiquement la Turquie qui compte la plus grande population de réfugiés et de migrants au monde, y compris environ 2,7 millions de Syriens. Selon Kemal Ordek, le gouvernement turc a récemment expulsé des travailleurs du sexe turkmènes qui ont ensuite été victimes de crimes d’honneur au Turkménistan.

 

Différentes approches du commerce du sexe

Les problèmes rencontrés par les travailleurs du sexe migrants reflètent les débats houleux plus vastes autour de la prostitution et des différentes approches adoptées par les pays européens pour réduire la demande de services sexuels.

Nombre de pays européens, comme la Suède et la Norvège, essaient de dissuader le commerce du sexe en rendant punissable légalement l’acte d’acheter des services sexuels plutôt qu’en pénalisant ceux qui en vendent.

Toutefois, pour les mouvements de travailleurs du sexe du monde entier, cette démarche ne fonctionne pas et ils réclament plutôt la complète décriminalisation du commerce du sexe. Pour eux, toutes les autres options sont néfastes aux travailleurs du sexe, et surtout pour les travailleurs du sexe migrants, en les exposant plus aux risques de violences et d’abus, tant par les services chargés de faire respecter la loi que par les clients.

Les défenseurs exigent des gouvernements qu’ils fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger les droits humains des travailleurs du sexe, sans tenir compte de leur nationalité ou de leur situation légale.

« Toutes ces lois soi-disant conçues pour protéger les femmes ne font en fait qu’augmenter la violence à notre égard. Elles nous privent des outils pour nous défendre », clame Paula Ezkerra, une travailleuse du sexe membre de l’association Asamblea de Activistas pro Derechos sobre el Trabajo Sexual basée à Barcelone (Espagne).

De nombreuses organisations de défense des droits humains, comme Amnesty International, Human Rights Watch, l’Organisation mondiale de la Santé et plusieurs autres institutions des Nations Unies, comme ONU femmes et le groupe consultatif de l’ONUSIDA sur le VIH et le commerce du sexe, réclament aussi la décriminalisation du commerce du sexe, notant qu’elle garantit de meilleures conditions de travail et réduit la vulnérabilité sociale et la marginalisation des travailleurs du sexe.

En avril de cette année, la France a adopté une nouvelle loi, inspirée de la législation scandinave, qui rend les maisons de prostitution et le proxénétisme illégaux. Pour le gouvernement français, cette nouvelle loi va aider à résoudre les problèmes liés à la traite des êtres humains, invoquant des estimations selon lesquelles 90 % des 20.000 à 40.000 travailleurs du sexe du pays sont des victimes des réseaux de traite nigérian, chinois et roumain.

Toutefois, pour les militants, cette loi est au détriment des travailleurs du sexe les plus vulnérables du pays qui travaillent en général dans la rue.

Nathalie Simonnot, directrice adjointe du réseau international de Médecins du Monde et cofondatrice de l’organisation de travailleurs du sexe basée à Paris, Lotus Bus, donne l’exemple de travailleuses du sexe chinoises. Elle explique qu’elles ont perdu leurs clients de longue date et en général plus âgés qui ont désormais peur d’être punis par la police.

La nouvelle législation force donc les femmes à travailler avec des proxénètes et des propriétaires de maisons de prostitution pour avoir des clients, les obligeant à leur céder une part de leurs revenus. « Ce n’était pas le cas auparavant », poursuit Nathalie Simonnot. « Elles gardaient tout ce qu’elles gagnaient. »

La chute du nombre de clients et leur dépendance obligée à l’égard de tiers ont poussé les travailleuses du sexe à travailler plus longtemps et de nuit, ce qu’elles jugeaient trop dangereux au préalable. Elles travaillent aussi plus pour gagner moins, ce qui implique qu’elles peuvent envoyer moins d’argent à leur famille et à leurs proches en Chine.

Les lois contre la traite des êtres humains sont adaptées et suffisantes pour combattre ce fléau, continue-t-elle. « Nous ne devrions pas faire de lois spécifiques pour les travailleurs du sexe parce qu’elles finissent par leur être préjudiciables. »