Port du foulard autorisé dans le basketball américain : vers une jurisprudence en la matière ?

Port du foulard autorisé dans le basketball américain : vers une jurisprudence en la matière ?

The then-US president Barack Obama stands with Bilqis Abdul-Qaadir, then a Muslim US collegiate basketball player for the University of Memphis, after playing a game of basketball on the White House court in April 2015.

(AP/Pablo Martinez Monsivais)

Lorsque la plus haute Cour de justice d’Europe a récemment rendu une décision très attendue renforçant le droit des employeurs locaux à interdire aux femmes de porter un foulard au travail, nombreux sont ceux qui l’ont considérée comme la réponse décisive à une question trouble qui divisait les employeurs locaux, les travailleurs et les législateurs depuis des années.

Oui, la Cour a-t-elle déclaré, en vertu de la législation de l’UE, les employeurs privés sont autorisés à interdire le voile islamique au sein d’un ensemble de politiques d’entreprise relatives aux symboles religieux visibles.

Le jugement a suscité l’incrédulité et la déception générales des femmes musulmanes, des défenseurs des droits de l’homme et des organisations de lutte contre le racisme. « Il s’agit là d’une tendance vraiment inquiétante. Les choses ne vont pas dans la bonne direction ; de fait, avec cette décision, davantage d’entreprises pourraient se permettre de procéder à de la discrimination contre les musulmans, » déclare Julie Pascoët, du Réseau européen contre le racisme (ENAR).

De l’autre côté de l’Atlantique, une bataille similaire a également été réglée il y a peu, mais le résultat a été on ne peut plus différent.

Le lieu de travail de cette femme était un terrain de 28 mètres sur 15 et son employeur, la Fédération Internationale de Basketball (FIBA). Les années de lutte de longue haleine qui ont précédé cette décision, déclarent les experts, représentent un modèle potentiel à suivre et un espoir pour les femmes musulmanes et les militants en Europe décidés à contester l’interdiction du foulard sur le lieu de travail.

Joueuse vedette de l’Université de Memphis, Bilqis Abdul-Qaadir détenait le record de meilleure marqueuse de basketball au niveau secondaire dans l’État du Massachusetts et envisageait de concourir professionnellement à l’étranger en 2014. Ce rêve s’est effondré lorsqu’elle a appris qu’une règle de sécurité de la Fédération internationale de basketball était en vigueur, empêchant les joueurs de porter tout équipement qui pourrait les blesser eux-mêmes ou blesser d’autres joueurs ; apparemment, cela comprenait aussi son foulard.

Déchirée entre sa foi et sa carrière, Abdul-Qaadir avait envisagé d’enlever son foulard qu’elle avait porté pendant les neuf années qu’elle avait joué au basketball pendant sa scolarité secondaire et supérieure. « Mais c’est alors que je me suis dit : “Pourquoi est-ce que je devrais changer pour ces personnes qui ne veulent même pas que je sois là en premier lieu ?” » a-t-elle récemment déclaré à Equal Times.

« Qui je suis, ma croyance, la façon dont j’ai été élevée et ce que j’aime représentent ma foi et qui je suis en tant que femme musulmane. Je ne vais pas abandonner tout cela pour un match de basketball. »

Pour Brendan Schwab, directeur exécutif de la World Players Association, qui rassemble 85 000 sportifs professionnels et qui constitue un secteur de la fédération syndicale internationale UNI Global Union, elle n’aurait pas dû en arriver là.

« Il s’agit d’une question fondamentale de droits de l’homme, » déclare-t-il. « L’idée même que quelqu’un serait uniquement autorisé à se rendre au bureau, travailler comme avocat que si elle retire son foulard, constituerait quelque chose d’inacceptable en vertu de la législation internationale des droits de l’homme et des lois de nombreux pays. »

En mai, après trois années d’efforts soutenus menés sur plusieurs fronts avec l’aide de groupes de défense, d’organisations des droits de l’homme et de la World Players Association, Abdul-Qaadir a réussi à obtenir que la FIBA, basée en Suisse, annule son interdiction.

Plutôt que de passer par la voie juridique, plusieurs groupes de défense ont organisé une vaste campagne publique autour d’Abdul-Qaadir. Une pétition en ligne pour annuler l’interdiction des couvre-chefs a recueilli plus de 130 000 signatures, et plus de 30 athlètes de renom ont signé une lettre ouverte, y compris l’ancienne championne du monde de tennis Billie Jean King et l’escrimeuse Ibtihaj Muhammad, la première femme musulmane à représenter les États-Unis aux Jeux olympiques tout en portant un foulard.

En outre, un article d’opinion rédigé conjointement par Abdul-Qaadir avec Shirzanan, une initiative médiatique de plaidoyer pour promouvoir la position des femmes musulmanes à travers le sport, a été publié sur un blogue affilié à Time Magazine. Même LeBron James, qui est probablement le joueur de basketball le plus célèbre, a exprimé son soutien sur Twitter.

« Une question de droits de l’homme »

La FIBA n’est pas la première fédération sportive à assouplir ses règles vestimentaires. La Fédération internationale de judo et la fédération américaine d’haltérophilie ont pris des dispositions similaires et la FIFA, l’autorité internationale en matière de football, a annulé une règle analogue en 2014 après avoir mené des recherches approfondies qui ont constaté que le voile ne posait aucune préoccupation en matière de sécurité.

Mara Gubuan, cofondatrice de l’initiative Shirzanan basée à New York, affirme que son plan d’action pour Abdul-Qaadir a rapidement pris forme lorsque le groupe a découvert qu’une interdiction provisoire du port du foulard de deux ans, qui avait été mise en place par la FIBA, serait réexaminée au moment des Jeux olympiques de Rio en 2016.

« Nous avons compris qu’il fallait être certaines que ce fait soit visible dans les médias afin d’avoir les meilleures chances qu’il soit annulé, » déclare-t-elle. « Nous comprenons qu’aucun changement n’est vraiment possible dans ces lois institutionnelles du sport à moins qu’il n’y ait de véritables pressions externes auxquelles les organes internes peuvent finalement répondre. »

En outre, il n’y avait pas vraiment d’autres choix. Les associations sportives internationales sont libres de mettre en place leurs propres règlements, contrairement aux groupes sportifs nationaux comme la NBA (National Basketball Association), qui sont liés par le droit national, explique Schwab.

Pour lui, la longue marche de trois ans menant à la récente décision de la FIBA met en exergue la nécessité d’introduire un cadre de droits de l’homme dans les compétitions sportives internationales.

« La FIBA n’a pas approché le sujet comme étant un élément des droits de l’homme ; cela ne leur était pas passé par l’esprit dans leur façon de penser ou leur cadre de référence, » explique-t-il. « S’ils avaient disposé en interne de la capacité à mener une diligence raisonnable en matière des droits de l’homme, il serait vite apparu que la règle a un effet discriminatoire. »

« L’un des plus gros défauts de tout ce processus est qu’aucun protocole n’a été mis en place en la matière, » ajoute Gubuan. « Lorsque Bilqis a découvert cette interdiction il y a trois ans, elle n’avait aucune idée de comment effectivement l’approcher autrement que par l’envoi d’un courriel à la FIBA pour demander : “De quoi s’agit-il et y a-t-il moyen de la contourner ?” »

L’interdiction du port du voile, comme celle introduite par la FIBA, peut par ailleurs coincer des équipes féminines entières, ajoute Solmaz Sharif, l’autre cofondatrice de Shirzanan. Du fait que le voile est obligatoire pour les athlètes féminines de pays comme l’Arabie saoudite et l’Iran, les règles restrictives adoptées par les organes directeurs mondiaux interdisent en essence aux femmes de représenter leur pays à l’échelle internationale.

« Il s’agit d’une suppression ou d’un musellement complets d’une communauté, » déclare-t-elle, soulignant que Shirzanan n’est ni pour ni contre le port du voile. « Nous défendons le choix, le choix dont les athlètes de sexe féminin devraient disposer et devraient être en mesure de bénéficier. »

« Oh, ouah ! Pourquoi son voile pose-t-il problème ?  »

Aujourd’hui, Abdul-Qaadir travaille comme directrice athlétique dans une école privée du Tennessee et n’a pas l’intention de retourner vers le basketball professionnel. Elle espère cependant que les avancées qu’elle a contribué à obtenir sur le terrain de basketball seront entendues au-delà du sport, voire dans les bureaux de l’Europe.

« Maintenant que les gens peuvent voir des sportifs musulmans concourir aux plus hauts niveaux, peut-être penseront-ils : “Oh, ouah ! Pourquoi son voile pose-t-il problème alors qu’elle travaille dans mon bureau ?” » déclare-t-elle, en indiquant également le succès olympique de Muhammad en 2016.

Bien que leur cas ait tourné autour de la même question centrale (le droit d’une travailleuse à porter un voile sur son lieu de travail), les différences entre les deux femmes derrière la récente décision de la Cour européenne de justice (qui ont toutes deux été renvoyées par leurs employeurs privés belges et français lorsqu’elles ont refusé d’enlever leur foulard) et Abdul-Qaadir sont importantes.

La FIBA s’était opposée au voile pour des raisons de sécurité et de santé, tandis que les employeurs des deux femmes, G4S, la société mondiale de sécurité, et Micropole, un bureau de consultance en technologies de l’information, ont émis leurs objections pour des motifs de neutralité.

Pourtant, les organisations des droits de l’homme et de lutte contre le racisme en Europe ont été attentives aux derniers développements aux États-Unis. « Je pense que l’une des leçons à tirer est évidemment le fait qu’ils ont réussi à s’organiser et à se mobiliser afin de défendre leurs droits et c’est quelque chose que l’on ne fait pas toujours en Europe, » déclare Pascoët.

« Dans les communautés musulmanes, il nous manque encore souvent le pouvoir de se mobiliser et de s’organiser. »

Bien que le réseau ENAR ait enregistré une hausse des incidents islamophobes en Europe au cours des dernières années et qu’il ait mis en garde dans un rapport récent que les femmes musulmanes en particulier sont souvent confrontées à la discrimination sur le lieu de travail (par exemple, une étude belge a constaté que 44 % des employeurs locaux admettent que le foulard d’une candidate pourrait avoir une incidence négative sur leur sélection), ces développements n’ont pas été suivis d’une action politique concertée.

« Je pense qu’en Europe il n’y a pas cette culture de la mobilisation et de l’organisation, qui existe aux États-Unis, » déclare Pascoët. « Il est parfois vraiment difficile de mobiliser les gens sur des questions sociétales, en particulier lorsqu’il s’agit de racisme. »

Après la décision de la Cour, plusieurs groupes de défense et plusieurs réseaux, du Muslim Human Rights Committee basé en Suède au Muslim Women Lawyers for Human Rights basé aux États-Unis) ont publié une déclaration commune dans laquelle ils avertissaient que la décision aurait pour effet d’exacerber la discrimination à laquelle les femmes musulmanes se heurtent déjà sur le lieu de travail.

Le Forum européen des femmes musulmanes a notamment déclaré qu’il poursuivrait son combat pour l’égalité des droits et la liberté de culte en Europe.

Pour qu’une campagne de mobilisation telle que celle qui s’est construite autour d’Abdul-Qaadir fonctionne, vous avez aussi besoin de quelqu’un comme, disons, Abdul-Qaadir.

« L’intégralité de la structure de l’organisation Shirzanan, c’est fondamentalement que nous cherchons des gens comme Bilqis qui sont fortuitement devenus des défenseurs parce qu’ils se défendaient eux-mêmes, » explique Gubuan. « Notre travail de défense consiste en réalité à amplifier les voix, augmenter la visibilité médiatique, renforcer les compétences et la confiance des exemples à suivre comme Bilqis pour ensuite plaidoyer et s’opposer aux obstacles institutionnels et culturels. »

Bien que leurs noms aient été cités durant le procès, les deux employées européennes ont tenté de rester à l’abri des regards. En revanche, Abdul-Qaadir a fait un nombre incalculable d’interview et de discours, joué au basket avec l’ancien président américain Barack Obama et même accepté de se faire suivre par deux cinéastes indépendants pour un documentaire, Life Without Basketball (Une vie sans basket-ball), qui devrait sortir à l’automne.

Quoi qu’il en soit, Abdul-Qaadir déclare qu’elle avait le sentiment de ne pas trop avoir beaucoup le choix, étant donné qu’à l’époque elle était la seule femme voilée en division I de la NCAA, l’association sportive interuniversitaire de plus haut niveau aux États-Unis.

« J’étais la seule à essayer de faire une carrière professionnelle à l’étranger et j’ai dû réfléchir au-delà de moi-même. » Abdul-Qaadir admet que c’est étrange de « passer de juste vouloir être une joueuse de basket-ball et faire des tirs au panier à se retrouver à défendre quelque chose ou devenir un personnage public et d’essayer de s’opposer à un mastodonte comme la FIBA, » cependant « j’ai dû y réfléchir : “Qui d’autre va le faire ?” »

Notant que la tolérance à l’égard des symboles religieux visibles est plus grande aux États-Unis qu’en Europe, Abdul-Qaadir affirme cependant que les perceptions erronées au sujet de femmes musulmanes abondent des deux côtés de l’Atlantique.

« Le fait que l’on couvre notre corps ou que l’on choisisse de porter notre voile ne nous rend pas différents, » déclare-t-elle. « Je déteste vraiment que l’on nous regarde comme des extraterrestres dans ce monde. Nous sommes à notre place dans tous les espaces, que ce soit dans un cabinet de médecin, un terrain de basketball, un terrain de football, une salle d’audience ; ces lieux nous appartiennent aussi. »