Tuons l’austérité avant qu’elle ne nous tue

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La dernière édition des Perspectives de l’économie mondiale du FMI fait couler beaucoup d’encre.

Ce rapport renferme, notamment, un encadré de trois pages qui affirme, en essence, que le FMI et plusieurs autres institutions internationales comme l’OCDE et la Commission européenne ont sérieusement sous-estimé l’impact des mesures d’austérité fiscale sur l’activité économique.

 

[caption id="attachment_3241" align="alignnone" width="530"] Les calculs du FMI ne tiennent pas la route (AP Photo/Itsuo Inouye)  

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Les politiques et autres prévisions économiques et financières de ces dernières années ont été fondées sur l’hypothèse qu’une réduction fiscale équivalente à un pour cent du PIB entraînerait une diminution de l’activité économique de l’ordre de 0,5 pour cent.

Techniquement, cela revient à un facteur de multiplication égal à 0,5.

Une comparaison de ses prévisions de croissance antérieures au regard des résultats effectifs permet, à présent, au FMI de conclure à des effets deux, voire trois fois supérieurs: Autrement dit, une restriction budgétaire équivalente à un pour cent du PIB résulte dans un déclin de l’activité économique de 0,9 à 1,7 pour cent, au lieu de 0,5 pour cent, comme il était supposé jusqu’ici.

Ces chiffres sont démesurés et impliquent que le FMI, au même titre que d’autres « institutions éminemment sérieuses » se sont sérieusement trompées.

Partant de la conviction que les réductions fiscales n’auraient que des effets relativement insignifiants sur l’activité économique, les gouvernements ont été mal avisés et poussés à adopter des politiques dopées d’austérité jusqu’à l’overdose.

Une overdose de rigueur qui a ébranlé la reprise déjà chancelante de l’Europe et de la zone euro, transformant celle-ci en une nouvelle récession.

Le « mea culpa » du FMI est, certes, admirable et contribuera, faut-il l’espérer, à insuffler un peu plus de modestie dans l’attitude et les prises de position des « austériens » ici en Europe.

 

Une vérité qui dérange

Le FMI se garde, cependant, de tout dire. En particulier, la mention qui figure au bas de l’encadré selon laquelle « un travail de recherche approfondi s’impose sur la corrélation entre les multiplicateurs fiscaux, le temps et la conjoncture économique » est d’une ambiguïté affligeante.

Le fait est qu’un tel travail de recherche a d’ores et déjà été entrepris par le FMI.

Les résultats d’une étude publiée cet été sous forme d’un document de travail sont tout simplement bouleversants au regard des recommandations traditionnelles et dominantes en matière de politique fiscale et d’austérité.

De prime abord, le document du FMI discrédite la litanie habituelle selon laquelle le succès de la consolidation est intrinsèquement lié à la réduction des dépenses publiques et sociales.

Le FMI conclut désormais que les multiplicateurs de dépenses, particulièrement dans un contexte de ralentissement économique, peuvent être jusqu’à 10 fois ( !) supérieurs aux multiplicateurs fiscaux.

Cela implique qu’une consolidation fiscale basée, avant tout, sur les dépenses aura considérablement plus d’effets négatifs sur l’économie qu’une consolidation basée sur une augmentation des impôts.

En second lieu, les valeurs absolues proposées pour les multiplicateurs dans le rapport du FMI sont encore plus élevées que celles indiquées dans ses Perspectives de l’économie mondiale.

Un tour de vis fiscal égal à un pour cent du PIB mis en œuvre dans des conditions de déclin économique et basé sur une réduction des dépenses entraînerait, dans le cas de la zone euro, une amputation de 2,5 pour cent de l’activité économique.

En réalité, une consolidation fiscale de ce genre implique aussi que le déficit budgétaire se creuse au lieu de se résorber.

Les revenus publics se réduiront corollairement à la contraction de l’activité économique, cependant que la part des dépenses correspondant aux allocations chômage, elle, augmentera.

Si une perte d’un pour cent du PIB implique une augmentation du déficit de 0,5 pour cent, comme dans le cas des États membres de l’Union européenne, l’effet de retour d’une réduction des dépenses égale à un pour cent du PIB équivaudra, au mieux, à l’annulation de la baisse de déficit initiale.

Sur la base de ce « calcul au dos d’une enveloppe », le déficit final augmenterait de 0,25 pour cent, et ce en dépit (ou justement en raison) d’une consolidation basée sur une consolidation des dépenses égale à un pour cent du PIB.

C’est comme-ci à vouloir tirer l’économie du gouffre, les législateurs approfondissent le gouffre.

Ceci s’avère singulièrement pertinent dans le cas de la zone euro et à l’heure qu’il est : De nombreux États membres d’ores et déjà confrontés à une récession sont, malgré cela, contraints par le consensus de la politique économique européenne à procéder à des réductions fiscales en série, qui s’avéreront, à terme, une bien vaine tentative de respecter des objectifs peu réalistes en matière de déficit.

On se trouve clairement devant le piège d’une spirale infernale.

En troisième lieu, les plans de consolidation agressifs comme la « concentration » des restrictions fiscales en début de période ont des effets négatifs plus drastiques et plus prolongés sur le rendement qu’une consolidation graduelle.

Il serait moins coûteux pour l’économie d’administrer annuellement une réduction égale à 0,5 du PIB au cours des quatre prochaines années que de procéder à une compression égale à 2 pour cent du PIB d’un seul coup.

 

Le résultat économique réel des mesures d’austérité

Les trois points antérieurs sont déjà assez spectaculaires.

Cependant, le document de travail du FMI va encore plus loin en brisant le mythe selon lequel la consolidation pure et dure, indifféremment d’un quelconque impact récessionniste, est nécessaire et indispensable pour restaurer la confiance du marché financier.

Le document de travail s’appuie, cette fois, sur une simulation pour illustrer comment une politique de consolidation fiscale malavisée risque de réveiller tous les démons des marchés financiers au lieu de les apaiser.

Dans cette simulation, un pays doté d’un ratio de dette égal à 120 pour cent de son PIB réagit à un choc économique adverse en optant pour un resserrement fiscal égal à cinq pour cent du PIB sur une période d’un an et demi, où la consolidation est intégralement basée sur des réductions des dépenses publiques.

Il en résulte une explosion continue de la dette.

L’explication est à trouver dans ce que l’on nomme l’effet de « dénominateur ».

Même si le déficit annuel (inclus dans le numérateur) est réduit, cette politique de consolidation déclenche une récession prolongée qui entraîne, à son tour, une baisse du PIB nominal (inclus dans le dénominateur) et, par conséquent, une hausse plutôt qu’une baisse du ratio de la dette publique par rapport au PIB !

Au terme de la période de quatre ans, le ratio de la dette publique par rapport au PIB est toujours plus élevé – de 14 pour cent du PIB – que dans le cas d’un scénario où la consolidation s’opère progressivement et est basée, de façon égale, sur une réduction des dépenses et une augmentation des impôts.

Le fait de ne pas recouvrer le contrôle de la dynamique de la dette rend, à son tour, l’économie encore plus vulnérable à la détérioration du sentiment de marché.

Malgré une consolidation agressive, les marchés observent une progression continue du ratio de la dette par rapport au PIB.

Ils perdent confiance et se débarrassent en masse des obligations souveraines, provoquant, par-là-même, une envolée des taux d’intérêt.

À partir de ce moment, les marchés amorcent la spirale infernale des taux d’intérêt excessifs, entraînant des dynamiques de dette insoutenables.

Ce faisant, les marqueurs éludent entièrement les efforts de rigueur fiscale. L’austérité a pour seul effet d’approfondir la récession et d’exacerber la débâcle des marchés financiers.

En résumé, le document de travail du FMI, même s’il est formulé dans un jargon technique, envoie une alerte claire et sérieuse aux législateurs européens: Halte à l’austérité maintenant ! Halte à l’austérité préemptive ! Halte à la réduction des prestations sociales et des services publics ! Halte aux réductions des dépenses en pleine période de récession ! Pour des objectifs de déficit budgétaire échelonnés sur une période plus étendue ! Consolidez oui, mais en mettant fin au dumping fiscal en Europe !

Halte à la « négligence pernicieuse » de la BCE face à des marchés financiers irrationnels qui pousse des États membres affligés vers les tréfonds de l’abysse!

Y a-t-il quelqu’un qui écoute à Bruxelles, Francfort, Berlin ou Paris ?