Brésil : CUT, un syndicat à l’avant-garde de la lutte féministe

Brésil : CUT, un syndicat à l'avant-garde de la lutte féministe

Latin America’s largest trade union, CUT-Brazil, has placed gender equality and women’s issues at the centre of its agenda for many years.

(AP/Andre Penner)
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En 2012, les femmes syndicalistes ont obtenu la parité de genre dans le plus grand syndicat du Brésil et d’Amérique latine, la Central Única de Trabajadores (Centrale unique des travailleurs – CUT), dans un pays où, par exemple, la représentation féminine au Parlement est l’une des plus faibles du monde, et la moins élevée d’Amérique du Sud.

Cette mesure, qui est entrée en vigueur en 2015, « résulte d’un long processus de construction du pouvoir », comme l’affirme Didice Godinho Delgado, qui travaille dans le secteur social, et qui fut la première coordinatrice de la Commission nationale des travailleuses (CNMT) de la CUT, dans l’étude intitulée Construire le pouvoir syndical avec la parité de genre : le cas de la CUT au Brésil, qu’elle a réalisée pour la fondation allemande Friedrich-Ebert.

La CUT est la plus grande centrale syndicale d’Amérique latine et la cinquième du monde : elle représente 30,4 % de l’ensemble des travailleurs syndiqués du Brésil, d’après l’étude de Godinho. Avec la parité de genre, la CUT est devenue un syndicat d’avant-garde au sein du mouvement des femmes, et une exception « non seulement dans le syndicalisme brésilien, mais dans toute l’Amérique latine, et je dirais même dans le monde », confie à Equal Times Junéia Martins Batista, qui dirige le Secrétariat national des travailleuses de la CUT (SNMT, anciennement CNMT).

« Nous constatons que les travailleuses sont encore plus exploitées que les hommes, alors qu’elles travaillent autant, sinon plus, et qu’elles gagnent moins », a récemment déclaré le président de la CUT, Vagner Freitas. Comme lui, de nombreux syndicalistes ont soutenu la parité dès le début. Mais ce n’était pas le cas de tout le monde : « Nous avons assisté à une certaine résistance de la part des hommes, parce que l’idée initiale reposait sur le fait que, pour instaurer la parité, il fallait qu’il y ait des hommes qui quittent la direction », rappelle Janeslei Aparecida Albuquerque, secrétaire de la relation avec les mouvements sociaux de la CUT.

« La solution choisie a été d’augmenter le nombre de secrétariats pour intégrer les femmes dans un souci de parité, sans exclure aucun homme. Ainsi, la question du nombre a été résolue, mais il restait encore beaucoup à faire pour que les femmes jouent un rôle politique plus important et qu’elles occupent les espaces décisionnels », précise-t-elle.

« C’est pourquoi nous voulons que ce soit une femme qui préside la CUT », ajoute Martins.

D’après Godinho, la parité est un instrument « décisif pour donner un pouvoir institutionnel aux femmes » qui a contribué à améliorer la démocratie interne du syndicat car « il n’y a pas de démocratie sans les femmes ».

En effet, les hommes peuvent-ils défendre les intérêts des femmes ? « Ils le peuvent, et ils doivent le faire », répond Martins, mais ce n’est pas suffisant : « Il faut que les femmes occupent elles aussi le pouvoir, qu’elles passent de l’influence au pouvoir réel ». À la CUT, le fait qu’il y ait davantage de femmes aux postes à responsabilité a permis que « les ‘questions de femmes’ soient prises en compte au sommet de la CUT ».

La parité est une stratégie fructueuse pour placer au programme du syndicat des questions telles que le droit aux crèches, aux laveries collectives et à l’allongement du congé de paternité, en plus de promouvoir la réflexion sur la manière de concilier la vie professionnelle et la vie familiale ou sur la réduction du temps de travail. Or, comme l’explique Godinho, il a fallu 30 années de lutte pour en arriver là : tout d’abord, une ou deux femmes ont été intégrées à chaque comité, conférant à ces femmes « une place symbolique, comme si elles représentaient les femmes en général ». Ensuite, en 1991, la CUT a adopté un quota minimum de femmes, ce qui a entraîné « un changement qualitatif des rapports de pouvoir dans le syndicat », souligne Godinho.

Pendant ce long combat, la mise en place de réseaux s’est révélée essentielle : tous les organismes en lien avec les femmes ont créé un réseau, un collectif de femmes, et ils ont organisé régulièrement des rencontres pour comparer leurs points de vue et partager leurs stratégies. Les femmes de la CUT s’illustrent par leur grande diversité et leurs différentes identités (niveau social, ethnie, profession, tendance politique), mais elles ont su donner la priorité à leur identité de femme. Elles ont également réussi à obtenir le soutien des hommes dirigeants, ce qui était indispensable pour donner une dynamique à leur lutte.

Transversalité des luttes

« Toutes les syndicalistes de la CUT ne sont pas féministes, bien que les féministes soient de plus en plus nombreuses » et elles luttent « contre toute forme de discrimination, à partir d’un féminisme qui allie le genre, la classe sociale et la race », indique Godinho. Ce n’est pas un hasard si, dès sa création en 1983, la CUT a adopté un modèle de « nouveau syndicalisme » qui tient compte des mouvements sociaux des quartiers populaires et des femmes, entre autres.

« La CUT se caractérise par la transversalité des débats concernant les femmes du milieu rural et les personnes d’ascendance africaine », explique Junéia Martins. Les femmes de la campagne ont toujours joué un rôle fondamental à la CUT : la vice-présidente actuelle, Carmen Foro, est militante dans le monde rural, ce qui a permis à la question des femmes rurales de parvenir jusqu’au siège. De cette manière, rappelle Martins, « le débat sur les femmes de la campagne se mêle à la question de l’environnement : il faut prendre soin de la terre qui nous nourrit et valoriser le travail de production des aliments, et c’est l’agriculture familiale qui nous le permet, pas les grandes entreprises ».

En ce qui concerne les femmes noires, la CUT a créé en 2009 un Secrétariat de lutte contre le racisme. Sa secrétaire, Maria Júlia Reis, constate que « dans ce pays, quand on est une femme, qui plus est une femme noire, la situation devient encore plus difficile ».

Les inégalités de genre et de race « sont les axes structurants de l’inégalité au Brésil », signale Godinho ; par conséquent, il faut les aborder en même temps.

Pour leur part, les femmes indigènes n’ont pas été intégrées de manière organique à la structure de la CUT, bien que « nous ayons réussi à dialoguer avec elles lors de la Marche des femmes [début 2017] », note Albuquerque.

Outre les femmes noires et les femmes du milieu rural, la CUT tient compte de la diversité qui est propre au mouvement des femmes : femmes des quartiers populaires, femmes noires, travailleuses urbaines et rurales, universitaires, jeunes, LGTBI. À ces transversalités vient s’ajouter la capacité des femmes syndicalistes à jeter des ponts vers le monde universitaire et à travailler avec les organisations sociales.

La CUT élabore des programmes de formation en partenariat avec des universités publiques, et elle a enrichi le débat théorique avec le « Groupe de réflexion féministe sur le travail productif et reproductif », ce que la militante féministe Vera Soares considère comme « l’une des expériences les plus intéressantes de la collaboration entre la CUT, les militantes féministes et les féministes universitaires ». Ainsi, la CUT « a joué un rôle fondamental dans le mouvement des femmes », et elle est bien plus qu’un simple partenaire, estime Maria Betânia Ávila, de l’ONG SOS Corpo Feminismo e Democracia, de Recife.

Risque de retour en arrière

Cependant, il reste beaucoup à faire : « Le machisme est culturel et doit être combattu tous les jours dans la pratique quotidienne du mouvement syndical. Ce sont les obstacles les plus difficiles à faire tomber, parce que de nombreuses femmes de la CUT continuent de reproduire le schéma de la surcharge de tâches ménagères et de la double ou triple journée de travail. Partager de manière égalitaire le travail de la maison et les soins est encore un véritable défi pour les femmes », argumente Junéia Martins.

Au Brésil, d’après les statistiques officielles, en 2014 les femmes effectuaient un total de 59 heures hebdomadaires, en ajoutant le « travail de reproduction sociale » (tâches ménagères et soins, sans rémunération) au travail accompli en dehors du foyer ; cela représente en moyenne six heures de plus que la durée totale du travail hebdomadaire pour les hommes.

La conjoncture politique actuelle ne fait qu’exacerber les difficultés que rencontre le syndicat.

La CUT reste méfiante à l’égard du gouvernement de Michel Temer, qu’elle considère illégitime et issu d’une campagne misogyne contre la première femme qui ait accédé à la présidence du pays, Dilma Rousseff.

Pour Janeslei Albuquerque, « Le coup d’État que nous avons subi porte la marque du machisme, de la misogynie et du patriarcat ».

« Une revue conservatrice, porte-parole de la droite, a publié un reportage sur la ‘première dame’ du pays sous le titre ‘Belle, réservée et au foyer’, ce qui en dit long sur le modèle de femme idéale de ce gouvernement ». Albuquerque se souvient par ailleurs « non sans honte » du discours de Temer le 8 mars dernier, dans lequel il louait la capacité des femmes en matière de finances, étant donné que ce sont elles qui vont au supermarché.

« Les réformes qu’impose le gouvernement sont particulièrement perverses pour les femmes qui travaillent », fait remarquer Albuquerque. « La réforme PEC 55 qui limite les dépenses publiques empêchera la poursuite de nombreuses politiques publiques axées sur l’égalité ; par ailleurs, la réforme de la retraite, qui prévoit d’uniformiser l’âge de la retraite à 65 ans pour les hommes et pour les femmes, ne tient pas compte du fait que de nombreuses femmes commencent à travailler très jeunes », note Martins à titre d’exemple, sans perdre l’espoir que la lutte sociale parvienne à inverser ce recul.

Cette conjoncture politique peut porter préjudice à la dynamique de la CUT mais, d’après Godinho, « une importante stabilisation » est à noter dans les transformations qui s’opèrent actuellement. Et l’auteure de conclure : « Il n’y a pas de retour en arrière ».

This article has been translated from Spanish.