La technologie peut-elle régénérer la démocratie ? Oui, mais uniquement à travers l’innovation politique

La technologie peut-elle régénérer la démocratie ? Oui, mais uniquement à travers l'innovation politique

Younger generations are less willing to channel their political energies through traditional agencies – such as political parties, churches or trade unions – and are more inclined to do so through a variety of more ad hoc, contextual and specific activities of choice. Picture taken in London during the June 2017 general elections.

(AP/Markus Schreiber)

Les technologies de lutte contre la corruption, l’Internet des objets et les administrations publiques entièrement accessibles depuis un téléphone portable, pour ne citer que quelques exemples, faciliteront bientôt les relations entre les gouvernements et les citoyens.

Pensée jusqu’à récemment dans le but d’enrayer la désaffection des citoyens, la démocratie numérique s’est concentrée sur les outils, mais pas sur l’initiative politique et citoyenne. Cette constatation avait notamment déjà été relevée dans le cadre de la Commission sur la violence sexiste du Parlement britannique et de son enquête de mars 2000 auprès des survivants de telles violences. Bon nombre des messages laissés par les 199 participants dénonçaient l’absence de suivi de la part des parlementaires.

Ces derniers avaient prétexté qu’« ils n’ont pas pu répondre immédiatement aux questions ou lire toutes les contributions en raison de leur emploi du temps trop chargé ». Certains d’entre eux ont exprimé des inquiétudes concernant le format en ligne, qui, selon eux, « aurait pu donner l’impression (aux participants) qu’ils recevraient une réponse immédiate aux problèmes ou aux questions posées ».

Au début du XXIe siècle, la baisse de la participation citoyenne aux États-Unis, y compris aux élections, avait suscité l’inquiétude et constituait l’une des thématiques centrales de la réunion de 2002 de l’American Political Science Association.

Dans ce contexte, Pippa Norris, professeur en politique comparée à Harvard, a évoqué un « phénix démocratique » entre les mains d’une génération moins disposée que ses parents et grands-parents à canaliser son énergie politique dans des organisations participatives traditionnelles telles que les partis politiques, les églises ou les syndicats.

Mais qui est davantage encline à le faire « à travers diverses activités plus ponctuelles, spécifiques et contextuelles de libre choix, en recourant de plus en plus aux nouveaux mouvements sociaux, à l’activisme sur Internet et aux réseaux politiques transnationaux ». La politologue a conclu en affirmant que les « agences, canaux et objectifs » ne s’étaient pas seulement diversifiés, mais qu’ils avaient également évolué depuis l’après-guerre.

C’est dans un contexte où surgissent les Printemps arabes, le mouvement des Indignés et Occupy Wall Street qu’apparaît en 2011 la technopolitique, c’est-à-dire l’utilisation d’outils technologiques conçus par et pour l’action politique. Dans son livre Tecnopolítica, Antoni Gutiérrez-Rubí affirme que l’une des raisons pour lesquelles la technopolitique peut se révéler être un facteur de renouvellement politique est que, outre le fait qu’elle « rende possibles et plus faciles la participation et la réflexion à une échelle plus vaste », celle-ci est « capable de reconvertir les militants, les sympathisants ou les électeurs en activistes. (...) La technopolitique peut transformer les équilibres. Les voix deviennent des réseaux, les mots, des fils de discussion et les personnes, des communautés. »

Lorsque les citoyens incorporent leurs propres priorités aux programmes politiques

En Islande, la crise provoquée par la faillite des trois plus grandes banques privées a représenté une opportunité pour la démocratie numérique. Au plus fort des protestations, deux programmeurs, Gunnar Grímsson et Róbert Bjarnason, lançaient Your Priorities, un site Web permettant aux citoyens de partager des propositions de lois et des mesures budgétaires dans un contexte de profonde méfiance à l’égard de leurs institutions.

Lorsque cette initiative est devenue le forum de consultation Better Reykjavík, ils ont réussi à influencer le cycle de vie politique : en sept ans, la municipalité de cette ville a approuvé 800 projets citoyens. « C’est un outil extrêmement important, non seulement pour la démocratie locale, mais aussi pour le concept de démocratie dans un pays qui estime que le système lui a complètement fait défaut », déclare Birgitta Jónsdóttir dans un documentaire consacré à ce projet.

Madrid emboîte le pas à Reykjavik. Sa plate-forme de participation citoyenne, Decide Madrid, a remporté le Prix du service public 2018 des Nations unies pour avoir « établi des modèles de gouvernance plus ouverts, transparents, participatifs et inclusifs ».

Quito, La Valette et Turin sont quelques-unes des villes qui utilisent CONSUL, un logiciel libre qui permet de lancer des débats, des propositions, des votes, des budgets et des législations de manière participative. Les citoyens peuvent intégrer leurs propres priorités dans les programmes politiques et ne pas se contenter de réagir à l’offre institutionnelle.

Comme le soulignent les créateurs de LATINNO, la plus grande base de données consacrée aux innovations démocratiques en Amérique latine, « il ne s’agit pas d’inclure davantage de citoyens dans le processus politique », mais plutôt de faire en sorte « que les gouvernements soient mieux à même de répondre aux demandes des citoyens, que les institutions soient davantage responsables de leurs actions, renforcer l’État de droit et promouvoir l’égalité sociale ».

Propositions citoyennes contre décisions parlementaires

« En démocratie, les groupes d’intérêt citoyens ne sont pas des mécanismes décisionnels, mais de proposition. L’intelligence collective et les outils de prise de décision bottom-up (approche ascendante) articulent la composante démocratique de l’initiative politique, mais pas celle de la décision », déclare à Equal Times Yago Bermejo, responsable des projets d’Intelligence collective pour la démocratie du centre culturel MediaLab-Prado, à Madrid. « C’est pour cette raison que la légitimité des décisions est une autre facette sur laquelle nous travaillons », déclare-t-il. C’est ce qui se produit lorsque les propositions issues de la collaboration ouverte distribuée (aussi appelée crowdsourcing) se heurtent à d’autres intérêts.

Au plus fort de la crise et malgré le soutien d’un million et demi de signatures, le Parlement espagnol a rejeté l’Initiative législative populaire (ILP) défendue par la Plataforma de Afectados por la Hipoteca (Plate-forme des personnes affectées par l’hypothèque) sur la dation en paiement et la suspension des expulsions. Une deuxième ILP sur le logement d’urgence a également été rejetée à l’Assemblée de Madrid en 2017. « Des mécanismes de démocratie directe tels que ceux qui existent en Suisse ou dans certains États américains ou länder allemands (initiatives citoyennes contraignantes) sont nécessaires pour ne pas dépendre (uniquement) des représentants politiques », affirme M. Bermejo.

L’irruption de la technologie dans la sphère publique a entraîné de nouvelles demandes civiles, notamment le droit à la transparence et le droit d’accès à l’information publique.

« Au sein de l’UE, les Estoniens sont les citoyens qui font le plus confiance à leur gouvernement et à leurs institutions publiques », nous a déclaré Kristina Reinsalu d’e-Governance Academy.

« En 2001, la Loi sur l’information publique était adoptée, un événement relativement révolutionnaire à l’époque, car elle obligeait toutes les institutions à tout publier en ligne. La transparence et l’accès à des informations qui auparavant restaient “cachées” ou “secrètes” ont accru le niveau de confiance des citoyens », déclare-t-elle, faisant ainsi allusion aux années d’occupation soviétique.

« Nous avons enfin notre propre gouvernement. Pourquoi ne lui ferions-nous pas confiance ? En communiquant nos données à l’État, nous sommes probablement beaucoup plus ouverts que dans d’autres pays. C’est quelque chose que nous considérons comme utile si, en contrepartie, nous recevons des services électroniques qui sont beaucoup plus pratiques et adaptés à nos besoins », fait-elle valoir. « Naturellement, l’État doit protéger les données et la vie privée », déclare la chercheuse estonienne.

« Même s’ils disent être impressionnés par notre société numérique et notre utilisation de la chaîne de blocs, les Allemands affirment que ce serait impossible chez eux en raison du transfert des données. Nous avons du mal à comprendre cette logique. Si nous fournissons volontairement nos données à Google et Facebook, l’attitude estonienne est de dire : “pourquoi ne devrions-nous pas attendre de notre gouvernement qu’il fasse quelque chose qui nous soit bénéfique avec nos données ?” », demande Mme Reinsalu.

Diplomatie numérique, géants technologiques et « soft power »

La technologie gagne du terrain aux niveaux local et national, mais aussi en politique étrangère. Dans ce sens, il est significatif que certains pays, comme le Japon ou la Corée du Sud, dans le but d’augmenter leur « soft power », aient investi des millions dans des entreprises technologiques, originaires majoritairement des États-Unis. L’Arabie saoudite a investi par exemple trois milliards de US dollars dans Uber.

Par ailleurs, le poids économique croissant des entreprises du secteur des technologies ou du commerce électronique, comme Amazon, les transforme en acteurs politiques puissants. À titre d’exemple, citons l’intervention de cette entreprise dans la campagne No Tax On Jobs contre un impôt (qui selon elle l’affectait disproportionnellement et qu’elle a réussi à casser) avec lequel le conseil municipal de Seattle comptait financer des logements publics et ainsi enrayer la hausse du nombre de sans-abri.

La nomination par le Danemark dupremier ambassadeur « tech » au monde, Casper Klynge, est peut-être la réponse à suivre en la matière.

« En lieu et place de ministères tels que les Affaires étrangères ou les Transports, nos interlocuteurs sont les grandes entreprises technologiques, non seulement aux États-Unis et dans l’UE, mais à travers le monde », déclare-t-il à Equal Times.

Avec ses bureaux à Copenhague, à Pékin et dans la Silicon Valley, M. Klynge reconnaît que sa présence au sein de cette dernière consiste à « surveiller » ce que font ces entreprises afin de « mieux protéger les droits des citoyens », sans oublier les entreprises technologiques asiatiques, « de plus en plus grandes et puissantes », certaines affichant « une éthique et une approche très douteuse quant à leurs obligations vis-à-vis de la société » prévient-il.

« La technologie revêtira une importance incroyable et aura une influence énorme sur les affaires mondiales, raison pour laquelle nous agissons sur le plan politique », déclare-t-il. « Un élément clé de cette initiative consiste à créer, pour ainsi dire, une coalition de pays, d’entreprises et de la société civile partageant une vision similaire. Des voix optimistes quant aux possibilités offertes par la technologie, mais qui prêtent aussi attention aux défis qu’il conviendra de relever. »

Selon l’ambassadeur « tech », « il est crucial que la société civile s’associe au projet. En fait, cette collaboration existe déjà dans des domaines tels que la coopération au développement ; il suffit de considérer la façon dont nous développons la coopération de par le monde. C’est exactement ce que nous essayons de faire en l’occurrence. »

This article has been translated from Spanish.