La violence sexiste vous met en colère ? Parfait. #MoiAussi

La violence sexiste vous met en colère ? Parfait. #MoiAussi

Protesters gather in Grand Park, Los Angeles for the Women’s March against sexual violence and the policies of the Trump administration on 20 January 2018.

(AP/Jae C. Hong)

Avec tout ce qui s’est passé récemment, on dirait vraiment que des progrès ont été réalisés pour ce qui est de garantir le droit des femmes et des filles à vivre à l’abri de toute forme de mauvais traitements. Des millions de personnes à travers le monde ont mis à profit la force des médias sociaux pour exiger la fin de la violence et du harcèlement contre les femmes et les filles. Elles ont eu recours à des hashtags tels que #BalanceTonPorc et #MoiAussi, #23Jours ou, en anglais, #MeToo, #TimesUp, #YouOkSis, #SayHerName, #23Days, #OneBillionRising et #EverydaySexism.

Des hommes puissants, de producteurs hollywoodiens à des politiciens de haut rang en passant par des directeurs de l’aide humanitaire, ont été accusés et dénoncés pour des crimes tels que des inconduites sexuelles, des agressions et des sévices sur des enfants. Aux États-Unis, plus de 20 millions de dollars US ont été recueillis en vue d’établir un fonds de défense juridique pour le mouvement Time’s Up à l’intention des femmes aux revenus modestes qui réclament une réparation pour les actes de harcèlement et d’agressions commis sur leur lieu de travail.

Cette année devrait enfin marquer les premiers pas vers la mise en œuvre d’une norme juridique internationale visant à prévenir, identifier et remédier à la violence sur le lieu de travail, avec une attention particulière portée au genre.

Et les exemples sont innombrables.

Cela constitue réellement un progrès.

Alors pourquoi suis-je encore en colère ?

Je suis en colère parce que 35 % des femmes et des filles âgées de plus de 15 ans ont subi des violences physiques chez elles, dans un lieu public ou au travail. Cela équivaut à 818 millions de personnes, soit plus que toute la population de l’Europe. Cette violence transcende les différences de nationalité, de « race », d’origine ethnique, de classe sociale, de niveau de revenu, de religion, de statut migratoire, de handicap, d’orientation sexuelle, d’âge et de profession.

Toutefois, en sa qualité d’expression la plus fondamentale d’une inégalité des rapports de force entre les hommes et les femmes, la violence sexiste (qui touche également les hommes qui ne se conforment pas aux stéréotypes ou rôles sexistes dominants) affecte davantage les personnes les plus marginalisées de la société.

Par exemple, la pauvreté structurelle associée au racisme systématique signifie que, partout, les femmes issues de minorités raciales sont extrêmement vulnérables à toutes les formes de violence et de harcèlement.

Je suis en colère parce que près de la moitié des femmes assassinées en 2012 ont été tuées par un partenaire intime ou un membre de leur famille. Je suis en colère parce que, malgré toute l’attention suscitée par les hashtags dans les médias sociaux, les auteurs de violences ne sont que rarement poursuivis, même lorsque les personnes impliquées sont des célébrités. Oui, des carrières prestigieuses ont été réduites à néant et des réputations ont été ternies, mais où est la justice dans tout cela ?

Les raisons d’être furieux ne manquent cependant pas. Partout dans le monde, nos droits en matière de reproduction font l’objet d’attaques. Plus de 200 millions de femmes et de filles sont victimes de mutilations génitales féminines. Quinze millions de filles en âge scolaire n’auront jamais l’occasion d’apprendre à lire et à écrire. Partout dans le monde et dans tous les secteurs, les travailleuses sont sous-estimées, sous-payées et fournissent des soins non rémunérés dans leurs propres foyers.

À travers le monde, plus de 40 millions de personnes sont victimes de l’esclavage moderne, dont 71 % de femmes et de filles. Les femmes représentent 99 % des victimes de l’exploitation sexuelle forcée à des fins commerciales. Nous sommes surreprésentés dans les professions et les secteurs fortement exposés à la violence, notamment l’industrie textile et du vêtement, le travail domestique et le travail informel.

Partout dans le monde, les défenseures des droits humains sont prises pour cibles et attaquées parce qu’elles défendent l’égalité des sexes, les droits fonciers, la justice raciale, la justice économique, les droits des travailleurs et des travailleuses, les droits des personnes LGBTQI, l’environnement, la liberté de la presse, la paix et la dignité.

Celles qui osent dénoncer les sévices physiques, sexuels, psychologiques et économiques qu’elles subissent le payent souvent très cher. Les victimes sont confrontées à des insultes, à la calomnie, à la perte de revenus, à une violence accrue, voire la mort. Derrière chaque femme qui a partagé son histoire sur les médias sociaux se cachent des milliers d’autres pour qui le silence était la seule option.

Malgré tout cela, le nombre des femmes qui ont accepté de partager leur histoire prouve que nous ne parlons pas seulement de quelques brebis galeuses. Le problème de la violence faite aux femmes n’est pas un problème personnel ; il est structurel. Il puise dans un profond puits de patriarcat empoisonné par un modèle économique mondial qui marchandise l’exploitation du travail des femmes tout en sapant les droits et la protection de tous les travailleurs.

Et même si nous ne devons pas sous-estimer la détermination de ceux qui se repaissent de ces eaux toxiques, nous ne devons pas non plus sous-estimer la détermination des femmes et des hommes qui luttent pour le droit de chacun à vivre à l’abri de la violence, des abus et du harcèlement.

La véritable portée de ce moment réside dans notre capacité à mobiliser cette attention mondiale rare et soutenue sur le problème de la violence sexiste afin de soutenir le travail des activistes qui œuvrent au niveau local, des organisations communautaires, des journalistes, des universitaires, des syndicats, des ONG et des mouvements sociaux qui se consacraient à ce travail bien avant que ces hashtags ne soient à la mode et qui continueront à le faire bien après leur disparition.

Leur travail doit recevoir un financement adéquat et bénéficier d’un large soutien, mais il nécessite également un cadre juridique approprié. C’est la raison pour laquelle le projet d’instrument de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la « Violence et le harcèlement à l’encontre des femmes et des hommes dans le monde du travail » est si important. Il existe actuellement 189 conventions de l’OIT qui énoncent des principes et des droits fondamentaux en matière de travail ; aucune d’entre elles ne se concentre sur la violence sexiste.

Cette lacune n’est d’ailleurs pas corrigée au niveau national, car la plupart des pays ne disposent pas de lois adaptées pour prévenir la violence sexiste dans le monde du travail. En ratifiant une Convention de l’OIT accompagnée d’une Recommandation, les gouvernements disposeront d’une définition claire de la violence et du harcèlement, ainsi que des orientations sur la manière d’y remédier, tout en s’engageant à veiller à ce que leur législation nationale respecte la norme.

Au-delà de cette Convention et dans toutes les discussions portant sur la violence sexiste, il convient d’élargir le débat. Fondamentalement, nous devons arrêter de présenter ce problème comme s’il s’agissait d’un problème spécifique aux femmes. Le patriarcat est un système d’oppression qui finit par nous emprisonner tous. Nous sommes tous responsables de son démantèlement, mais les hommes en étant ses principaux bénéficiaires, il leur revient au premier chef de remettre en question et de modifier leurs façons de penser et d’agir, ainsi que celles des autres hommes.

Donc, même si je suis en colère, je suis aussi prudemment optimiste. Ce moment #MeToo s’inscrit dans une longue lignée d’autres « moments décisifs » dans la lutte contre la violence sexiste. Toutefois, avec la volonté politique nécessaire pour renforcer notre action collective — et notre colère —, ce moment pourrait engendrer la paix, la justice et l’égalité que nous méritons tous.

Entre le 14 février et la Journée internationale de la femme qui aura lieu le 8 mars, la Confédération syndicale internationale (CSI) est le fer de lance d’un appel en faveur d’une Convention de l’OIT visant à mettre fin à la violence sexiste au travail au moyen du hashtag #23Jours (ou #23Days en anglais). Pour en apprendre davantage : https://www.ituc-csi.org/23days?lang=fr