Les écologistes du Honduras, « ni ignorants ni opposés au développement »

Les écologistes du Honduras, « ni ignorants ni opposés au développement »

Bertha Zúñiga Cáceres, in April 2017, in Brussels, where she met with representatives dealing with business and human rights from European institutions (Commission and Council, buildings in the background), and representatives of the Belgian Foreign Ministry.

(Marta Checa)

Bertha Zúñiga Cáceres, la nouvelle coordinatrice générale du Conseil citoyen des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH), un poste occupé par sa mère Berta Cáceres avant son assassinat le 3 mars 2016, assure dans cette interview accordée à Equal Times que les peuples indigènes de ce pays d’Amérique centrale disposent de propositions de développement pour les fonds d’investissement étrangers qui souhaiteraient leur prêter attention. Des propositions non seulement réalistes, mais aussi respectueuses de l’environnement et des droits de l’homme.

Cette activiste, qui a la défense de l’environnement et des plus démunis dans le sang (sa mère a été récompensée d’un prix Goldman pour l’environnement et sa grand-mère Austra Berta Flores fut maire de la ville de La Esperanza, gouverneure du département d’Intibucá et membre du Congrès national, pour ne citer qu’une infime partie de son arbre généalogique), dénonce les projets soutenus par la Banque centraméricaine d’intégration économique (BCIE) qui a ignoré, entre autres, des cas flagrants de violation des droits de l’homme.

Et pour cause, le Honduras est, selon un rapport de l’organisation Global Witness, le pays le plus meurtrier pour les défenseurs de l’environnement. Entre 2010 et 2014, c’est 101 écologistes qui ont été assassinés, sans compter les menaces et le harcèlement dont les activistes sont victimes presque au quotidien.

« Le sentiment d’impuissance envahit tout le monde, » déclare-t-elle et elle en veut pour preuve que le fait que si jusqu’à présent elle ne faisait l’objet que de « campagnes de stigmatisation et de harcèlement, ainsi que de répression lors de manifestations, » le 30 juin, elle fut victime d’une attaque et d’une tentative d’assassinat, et ce, en dépit des nombreux observateurs à travers le monde qui restent attentifs à sa situation.

Zúñiga Cáceres poursuit sa lutte pour clarifier la responsabilité matérielle et intellectuelle de l’assassinat de sa mère et pour créer un précédent de justice dans un pays où l’impunité règne.

Comment avancent l’enquête et le procès sur l’assassinat de Berta Cáceres ? Pensez-vous pouvoir créer un précédent de justice pour d’autres cas moins médiatisés au Honduras (en gardant à l’esprit que votre mère est une référence et que la communauté internationale suit le dossier de près) ?

C’est bien l’objectif : créer un précédent pour la justice dans un pays où il n’y a pas de justice. Le problème est que, jusqu’à présent, cela paraît impossible au Honduras. Il ne faut pas oublier que le taux d’impunité du Honduras est de 96 %, raison pour laquelle il est aussi facile de tuer.

L’objectif est de renforcer les instances judiciaires nationales afin qu’elles puissent être un exemple, mais la vérité est qu’il n’y a aucune volonté politique et qu’en l’absence de volonté politique, il est très difficile de penser que l’on pourra y arriver. Nous continuons à mener des poursuites en interne, en qualité d’accusateurs privés, avec le soutien de nombreuses personnes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Honduras. Nous savons que l’observation internationale est très importante... Mais nous ressentons une certaine déception. Et de l’inquiétude, parce qu’ils [les 8 prisonniers actuellement détenus en détention provisoire] n’ont pas été jugés et cela pourrait se prolonger d’un an, deux ans... en attendant que la pression internationale (celle qui a vraiment inquiété les institutions honduriennes) s’arrête et que la responsabilité intellectuelle ne fasse plus l’objet d’une enquête.

Après l’assassinat de Cáceres, Leónidas Rosa Bautista, ambassadeur du Honduras auprès de l’OEA, a annoncé une série de mesures visant à mettre un terme aux violations des droits de l’homme. La création d’un observatoire des droits de l’homme et d’une commission incluant des défenseurs de ces droits pour promouvoir ces mesures de protection notamment. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Le mécanisme de protection des défenseurs des droits de l’homme répond aux pressions de la communauté internationale et aux conditions posées dans le cas de nombreux fonds destinés à l’aide militaire, notamment. Mais il ne s’agit là que d’un ravalement d’image du gouvernement hondurien, car, dans les faits, rien n’a changé depuis l’assassinat. Nous nous trouvons toujours dans la même situation d’impuissance. En fait, dans le cas particulier du COPINH, les campagnes nationales à la radio et à la télévision visant à le criminaliser et le stigmatiser se sont intensifiées et le Gouvernement hondurien ne fait absolument rien.

Au Honduras, il existe de nombreuses lois, on pourrait presque dire qu’il y en a trop, le problème est qu’elles ne sont pas respectées. Pour faire respecter le droit des communautés et garantir la vie, le mécanisme de protection et ces initiatives sont une bonne chose, mais le problème est qu’il n’y a pas de confiance parce qu’il y a des fuites d’information. Il y a de la corruption. Les gens ont peur de donner toutes leurs coordonnées à un mécanisme qui, nous le savons, peut se retrouver entre les mains du Secrétariat de la Sécurité ; secrétariat qui fait une grande part du travail de renseignement et de persécution, comme celui dont maman a été victime.

Le Honduras est en tête du classement, par habitant, du nombre d’assassinats de défenseurs de l’environnement (selon le rapport Global Witness). Le pays est riche en ressources naturelles qui suscitent l’intérêt de diverses industries, mais il n’est pas le seul à avoir ce profil en Amérique latine (ou sur d’autres continents). Pourquoi est-il si meurtrier ?

Le Honduras est un pays relativement petit pour l’Amérique latine, avec plus de 30 % de son territoire sous concession à des entreprises extractives et productrices d’énergie de toutes sortes, propres et non propres. L’État n’existe que pour garantir les intérêts des entreprises privées, des gouvernements et des fonctionnaires. Pas pour garantir les droits fondamentaux des communautés indigènes.

Ce rapport de Global Witness reflète bien la collusion entre le gouvernement, les entreprises privées, les militaires et les fonds étrangers. Le Honduras dépend presque entièrement de l’aide économique extérieure ; c’est pourquoi les communiqués de l’Europe l’affectent autant.

Depuis le coup d’État au Honduras [de Manuel Zelaya en 2009], disons que nous avons connu la même situation que dans d’autres pays d’Amérique latine, mais de manière beaucoup plus accélérée et agressive. La mutation des États liés au crime organisé et à la corruption facilite le climat d’impunité qui voit les personnes qui défendent le territoire se faire assassiner.

Nous savons que ce qui est actuellement au cœur des conflits dans le monde, ce sont les biens communs de la nature, car c’est de là que l’énergie sera puisée, c’est le nouveau business. Lorsque l’on comprend cela, nous, qui défendons les territoires ancestraux (souvent des peuples indigènes), nous nous retrouvons dans une situation assez compliquée. D’une part, on parle de la défense des droits de l’homme et, d’autre part, on promeut la production d’énergie et on incite les entreprises qui sont liées nationalement aux groupes oligarchiques de notre pays. Il en résulte un grand climat de permissivité pour commettre des crimes, de sorte que les industries extractive et de l’énergie s’installent également aux dépens de tout.

Les gouvernements du monde entier sont continuellement en concurrence pour attirer les investissements étrangers dans leurs pays respectifs. Ils doivent apporter des solutions à la croissance démographique, à l’augmentation de la demande énergétique, etc. Quel est le principal problème que vous rencontrez concernant les investissements qui arrivent au Honduras aujourd’hui ? Quelles sont les alternatives locales qui peuvent être adoptées sans y avoir recours ?

Naturellement, les communautés indigènes d’Amérique latine ont des propositions de vie pour les contrer, sans pour autant devoir passer par l’installation d’une entreprise privée meurtrière tel qu’elle existe dans nos pays.

Nous ne ferons jamais la promotion de l’entreprise privée. Notre but est de répondre à nos besoins fondamentaux, qui font déjà l’objet de nombreuses propositions. Je rappelle toujours que ma maman a été assassinée au beau milieu d’un atelier sur les énergies alternatives au cours duquel les communautés lencas s’étaient réunies pour discuter d’un modèle énergétique (issu des communautés indigènes elles-mêmes) qui n’avait aucun lien avec l’entreprise privée ou des investissements qui n’étaient pas désireux de fournir de l’énergie aux pauvres.

Il n’y a aucun intérêt à promouvoir de petits projets, c’est un mensonge. Le Honduras dispose de centrales hydroélectriques nationales tournant à 20 %. Elles pourraient fonctionner à un régime plus élevé, mais on en réduit la capacité pour ensuite pouvoir dire : « on a besoin de plus d’énergie, on a besoin d’énergie hydroélectrique. »

Le Honduras fait partie d’un axe de transport d’électricité méso-américain qui vise à produire de l’énergie pour l’industrie lourde, l’exploitation minière, les mégaprojets touristiques et la consommation énergétique des pays développés, c’est-à-dire ceux qui ont besoin d’énergie.

Nous disons toujours qu’il peut y avoir beaucoup d’initiatives d’échanges, des pays du Nord et du Sud, des propositions qui respectent nos droits, dépourvues de politiques racistes. Il est étonnant de voir que l’on continue à nous voir comme des idiots, des incultes, des gens que l’on doit civiliser.

Les populations autochtones ont présenté de nombreuses propositions fort intéressantes pour résoudre tous ces problèmes liés aux droits, mais le problème est qu’elles ne sont pas autorisées ; elles ne sont pas encouragées. Les soi-disant fonds de développement n’y arrivent pas, ce n’est pas là qu’ils aboutissent.

Une partie de notre travail consiste à clarifier la situation, à nous écarter de cette hypocrisie qui veut nous faire penser que l’on essaie d’aider les communautés les moins favorisées, parce que ce n’est tout simplement pas vrai. On transforme les gens en administrateurs de leur pauvreté et la proposition ou la lutte ne se situe pas à ce niveau-là, ni pour le COPINH ni pour d’autres organisations.... Il s’agit de prendre le contrôle de nos biens, en respectant nos conceptions du monde, nos spiritualités, tout ce qu’il faudra.

Les projets auxquels participe la BCIE respectent-ils vos intérêts ?

La Banque centraméricaine d’intégration économique fait partie de la structure de la Banque mondiale. Ils sont promoteurs de projets qui s’installent aux dépens de tout : violences, assassinats et qui profitent à des groupes oligarchiques.

[Par exemple,] Agua Zarca est la propriété de la famille Atala, la famille la plus puissante d’Amérique centrale. Ce sont eux qui font campagne pour les producteurs honduriens d’« énergie renouvelable », ils sont l’oligarchie hondurienne, qui tire des avantages économiques de tout cela. [Les Atala] disent du mal des organisations comme la nôtre qui défendent le territoire, car nous affectons leur profit économique. Ils ne se laisseront pas faire. Voilà pourquoi ils ont assassiné Berta Cáceres, parce qu’elle était un obstacle... ils ne veulent aucune entrave à l’entreprise privée hondurienne. [La famille] a fait des déclarations très dures contre elle et contre le COPINH.

Récemment, la chercheuse Karen Hudlet résumait pour notre média quelques-unes des mesures que les entreprises pouvaient prendre pour éviter de se rendre complices de violations des droits de l’homme, notamment l’élaboration d’études d’impact, ou que les entreprises ne devraient pas oublier le contexte dans lequel elles seront actives. Dans quelle mesure vous semblent-elles faisables ?

Elles sont intéressantes, mais le problème est qu’il n’y a pas d’État de droit au Honduras.

Pour nous, le fait est que bon nombre de ces fonds savent que ce genre de choses se produisent au Honduras. Dans le cas d’Agua Zarca, ma maman a pu communiquer directement avec les fonds et la BCEI à plusieurs reprises pour leur dire qu’il s’agissait d’un projet qui violait les droits et qu’ils ne pouvaient pas conclure de contrat avec des entreprises. Ils n’ont pas répondu. Elle leur a écrit de nouveau, leur offrant des informations sur la corruption, les tueurs à gages, etc. Tomás García avait déjà été assassiné à ce moment-là [en 2013]. Ils lui ont répondu : « Qui êtes-vous pour représenter le peuple indigène lenca ? Vous ne les représentez pas, nous n’avons aucune raison de vous parler. »

Il y a une politique raciste [à la base] ; donc, il peut y avoir une étude, mais cela ne veut pas dire qu’ils vont retirer leurs investissements. Si les investisseurs commencent à réaliser des études d’impact sur les garanties à la vie et les droits fondamentaux, ils se rendront compte de la réalité et verront qu’il est impossible d’investir.

This article has been translated from Spanish.