Zimbabwe : Quand un gouvernement impopulaire se livre à la violence parce qu’il « craint son propre peuple »

Zimbabwe : Quand un gouvernement impopulaire se livre à la violence parce qu'il « craint son propre peuple »

Soldiers shot dead at least 17 protesters following a crippling six-day work ‘stay-away’ called by the Zimbabwe Congress of Trade Unions on 14 January 2019.

(AFP/Zinyange Antony)

Pendant la dernière vague de manifestations contre le gouvernement, au moins 17 civils non armés ont été tués par des militaires et de nombreuses autres personnes ont été blessées, kidnappées, violées et emprisonnées, ce qui explique pourquoi les dirigeants syndicaux, les parlementaires de l’opposition et les défenseurs des droits humains vivant au Zimbabwe craignent aujourd’hui pour leur vie, d’autant plus que le gouvernement du président Emmerson Mnangagwa poursuit sa violente répression.

Cherchant absolument à faire taire les voix dissidentes dans un pays perturbé par des années de malaise économique et politique, les militaires ont abattu des manifestants suite à une action « d’absence au travail » de six jours (initialement trois jours) lancée par la confédération syndicale Zimbabwe Congress of Trade Unions (ZCTU), le 14 janvier dernier. Plus d’un millier de personnes ont été arrêtées et, d’après des groupes de défense des droits humains, certaines personnes auraient été traînées hors de chez elles et frappées. Le gouvernement a imposé une coupure temporaire d’internet pendant les manifestations, et les forces de sécurité s’en sont même pris violemment à des enfants.

La ZCTU a organisé cette action en réponse à la forte hausse des prix des produits et services essentiels générée par la décision unilatérale du gouvernement d’augmenter de 150 % le prix du carburant. Dans un pays où de nombreuses personnes vivent avec moins d’un dollar par jour, ces augmentations brutales ont poussé à bout des familles qui connaissent déjà une situation très difficile.

Getrude Tembo, qui vend des vêtements d’occasion à Harare, confie à Equal Times : « Maintenant nous ne pouvons plus acheter de produits de première nécessité. En octobre dernier, les deux litres d’huile de cuisine coûtaient 3,80 dollars. En novembre, le prix était passé à 4,90 dollars, puis à 5 dollars en décembre et, aujourd’hui, à 11 dollars. Tous les produits de base ont augmenté, parfois jusqu’à 300 %, » déplore-t-elle. Ces augmentations ont enlevé pratiquement toute valeur à la plupart des salaires – quand les salaires sont versés.

Plusieurs dirigeants du ZCTU ont été arrêtés lors de cette action, notamment le secrétaire général Japhet Moyo et le président Peter Mutasa, qui ont été accusés tantôt « d’avoir cherché à renverser un gouvernement constitutionnellement élu », tantôt « d’avoir incité à la violence. » À l’issue d’une campagne internationale de solidarité qui a donné lieu à une journée régionale d’action à travers l’Afrique le 1er février, avec le soutien mondial du mouvement syndical international, Japhet Moyo et Peter Mutasa ont été libérés sous caution après quasiment deux semaines de détention dans la prison de haute sécurité Chikurubi. La date de leur procès n’a pas encore été fixée mais les deux dirigeants syndicaux encourent une peine de prison incompressible de 20 ans.

Nouveau gouvernement, même sauvagerie

Le président Mnangagwa est arrivé au pouvoir après un coup d’État militaire qui a évincé, en octobre 2017, le président Robert Mugabe, à la tête du pays depuis 37 ans. Il s’est proclamé vainqueur en juillet 2018 au terme d’élections très contestées. Bien qu’ayant officié dans le gouvernement du parti Zanu-PF de Robert Mugabe et conservé le même appareil d’État que son prédécesseur, Emmerson Mnangagwa a promis un nouveau départ marqué par la relance de l’économie du Zimbabwe. Les violences post-électorales, qui ont coûté la vie à six personnes, étaient un signe avant-coureur de ce qui attendait le pays sous la présidence d’Emmerson Mnangagwa, et l’adoption en novembre 2018 de mesures d’austérité rigoureuses n’a fait que désespérer un peu plus encore – et indigner – une population très appauvrie.

« Je suis en colère contre le gouvernement parce que cette situation nous enlève notre dignité, en particulier à nous, les femmes, » affirme Getrude Tembo. « Nous ne pouvons pas nourrir nos familles. Nous ne pouvons même plus aller au travail normalement. Rendez-vous compte, des femmes doivent se déplacer en camionnette juste pour aller au travail parce que les transports en commun sont devenus inabordables. »

Selon les analystes qu’Equal Times a rencontrés, le recours aux militaires armés pour réprimer les manifestations et l’arrestation des dirigeants syndicaux et de l’opposition montrent que le gouvernement du président Mnangagwa a peur de son peuple, après s’être révélé incapable de faire face aux multiples difficultés du pays : niveau élevé de chômage,liquidités insuffisantes et manque de services essentiels.

« Le gouvernement fera tout ce qu’il peut pour empêcher les citoyens de protester ou d’exprimer leur désapprobation vis-à-vis de la situation, » commente Givemore Chipere, analyste établi à Harare. « Suite à l’inventaire des menaces politiques qui compromettent son existence, le régime [d’Emmerson Mnangagwa] cible spécialement les syndicalistes, les dirigeants de la société civile et de l’opposition, » ajoute l’analyste en faisant remarquer que les journalistes sont également dans la ligne de mire et qu’ils sont « arrêtés, voire emprisonnés, afin qu’il ne reste plus personne pour mener la population. »

Il poursuit : « Les régimes impopulaires ont toujours peur de leur propre peuple. Craignant de perdre le contrôle, ils font un usage impitoyable de la violence. Ce gouvernement devrait faire participer les citoyens, recenser les difficultés auxquelles notre nation est confrontée et planifier les actions à entreprendre pour aller de l’avant. Mais frapper et tuer des citoyens, c’est comme si on cousait l’anus d’un patient atteint de diarrhée en pensant qu’on élimine le virus, » lance-t-il sans ménagement.

D’après le révérend Sikhalo Cele, expert de la paix et du conflit, le comportement de l’État a profondément ébranlé la confiance, qui était une pièce maîtresse de la reprise économique du pays. Il précise par ailleurs que les dirigeants politiques doivent évaluer le caractère sacré et la dignité de la vie humaine. « Il faut se demander : ‘Qu’est-ce que l’État protège maintenant ?’ Comment l’État peut-il défendre les viols commis par des employés de l’armée et de la police ? Comment peut-il justifier que les personnes qu’il est censé protéger soient frappées et tuées ? »
Outre l’arrestation de dirigeants syndicaux et de l’opposition, Tendai Biti et Amos Chibaya, de l’Alliance Movement for Democratic Change (MDC), et le militant social Evan Mawarire, pasteur et membre du mouvement #ThisFlag, encourent eux aussi une peine d’emprisonnement incompressible de 20 ans pour avoir lancé l’appel à manifester contre le régime du parti Zanu-PF.

Les dossiers des personnes accusées d’avoir contribué à encourager les manifestations sont traités de manière accélérée dans les tribunaux et certaines personnes se voient refuser la libération sous caution. C’est dans ce contexte que les avocats sont descendus dans la rue le 29 janvier pour protester contre la « détérioration de l’État de droit. »

Alec Muchadehama, éminent avocat d’Harare qui représente les deux dirigeants du ZCTU, fait savoir à Equal Times que les syndicalistes n’ont pas commis de délit et qu’ils ont été arrêtés sur de « fausses accusations ». Il précise : « Ils n’ont rien commis de ce dont on les accuse. Par exemple, initialement, il était reproché au secrétaire général du ZCTU, Japhet Moyo, d’avoir envoyé des SMS dans les médias sociaux pour dire qu’il fallait renverser le gouvernement. Mais quand son portable a été examiné, il a été constaté qu’il ne contenait pas de messages de ce type. » Alec Muchadehama affirme que la police a alors commencé à « évoquer des faits fondés sur aucune preuve tangible. »

Sylvester Mutindindi, le secrétaire général par intérim du ZCTU, estime que l’arrestation des dirigeants syndicaux au Zimbabwe est un outil automatiquement utilisé par le gouvernement pour intimider et harceler les syndicalistes, ce qui les affaiblit et les empêche de protéger efficacement les travailleurs du Zimbabwe des difficultés socioéconomiques infligées par le gouvernement.

« L’arrestation est une forme de répression contre les syndicats, et le ZCTU condamne vivement les agissements de la police. L’arrestation est contraire à l’article 59 de la Constitution du Zimbabwe, qui autorise les travailleurs à manifester et à adresser des requêtes pacifiquement, » souligne-t-il.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, le président Mnangagwa s’est montré systématiquement incapable de nouer le dialogue avec les syndicats alors qu’il adopte une posture très favorable au monde du commerce. Or, les syndicats déclarent que la paix et la prospérité seront impossibles tant que le gouvernement continuera d’appliquer des politiques préjudiciables aux travailleurs et aux communautés du Zimbabwe. Le ZCTU exhorte le gouvernement à mettre immédiatement fin à la répression et à engager un véritable dialogue social, même s’il est peu probable que cela se produise, dans la mesure où les journalistes locaux signalent que le gouvernement a récemment commandé des bombes lacrymogènes pour 8 millions de dollars, en prévision des prochaines manifestations.