Le Zimbabwe met en place une politique nationale pour protéger les travailleurs migrants

Le Zimbabwe met en place une politique nationale pour protéger les travailleurs migrants

Fellowship Mukanhairi, the daughter of a Zimbabwean migrant, has her hair styled in the courtyard of their building in Johannesburg, South Africa on 16 April 2020. Many foreign nationals living and working in South Africa have been hit hard by the coronavirus pandemic, especially the country’s lockdown measures which forced all but essential workers to remain indoors.

(AP/Bram Janssen)

Malgré l’absence de données fiables, le Zimbabwe affiche l’un des taux de migration nette par habitant les plus élevés au monde, avec entre 4 et 7 millions de ses ressortissants vivant actuellement en dehors du pays. Le Zimbabwe accueille également quelque 207.000 migrants originaires de pays voisins tels que le Malawi et le Mozambique.

Les travailleurs migrants du Zimbabwe ont été rudement mis à l’épreuve durant la pandémie, notamment parce qu’ils se concentraient dans les secteurs essentiels ou parce qu’ils avaient un statut migratoire irrégulier, ce qui signifie qu’ils n’avaient pas accès aux indemnités de maladie, aux soins de santé ou à toute autre forme de protection sociale. « Dans d’autres cas, ils ont été parmi les premiers à être licenciés en raison de leur statut économique de migrants », explique Maria Ribeiro, coordinatrice résidente des Nations Unies au Zimbabwe.

Selon M. Ribeiro, depuis le début de la pandémie de Covid-19, plus de 180.000 travailleurs migrants du Zimbabwe sont retournés chez eux avec le soutien de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Cependant, afin de mieux soutenir les travailleurs migrants – qu’il s’agisse de Zimbabwéens vivant et travaillant à l’étranger ou de ressortissants d’autres pays vivant et travaillant au Zimbabwe – en juin de cette année, le gouvernement zimbabwéen a pour la première fois adopté une politique nationale en matière de migration de la main-d’œuvre (National Labour Migration Policy – NLMP).

« La NLMP du Zimbabwe est censée améliorer la gouvernance en matière de migration de main-d’œuvre, ainsi que la protection et l’autonomisation des travailleurs migrants. »

« Elle vise également à assurer que la migration contribue au développement socio-économique du Zimbabwe », écrit Paul Mavima, ministre de la Fonction publique, du Travail et de la Protection sociale, dans un avant-propos au document politique.

Le Zimbabwe étant un pays d’origine, de transit et de destination, la NLMP est ancrée dans la nécessité de promouvoir une bonne gouvernance en matière de migrations de main-d’œuvre au Zimbabwe et, plus largement, dans toute la région de la SADC (Communauté de développement d’Afrique australe).

Elle vise également à reconnaître les contributions économiques apportées par les migrants par le biais des envois de fonds et du transfert de connaissances. Les envois de fonds des Zimbabwéens travaillant à l’étranger ont atteint le chiffre record de 1 milliard USD en 2020, selon Bloomberg, contre 635,7 millions USD en 2019. Ce montant fait des envois de fonds la deuxième source de recettes en devises étrangères après les exportations de platine.

Bien qu’elle n’ait été lancée que cette année, cette politique a été élaborée pour la première fois en 2019 en réponse à l’adoption par les pays membres de l’ONU du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Avant cela, « le Zimbabwe ne disposait pas d’une stratégie nationale globale en matière de migration de main-d’œuvre ». « Alors qu’un travail important a été accompli en matière de plaidoyer régional et de mise en place de régimes de protection sociale, les protocoles migratoires transnationaux et nationaux et les politiques locales en place manquaient de cohérence », explique Fadzai Nyamande-Pangeti, représentante de l’OIM Zimbabwe.

Dans le document de la NLMP, l’OIM Zimbabwe indique également que le lancement de cette politique favorisera une approche cohésive de la gouvernance de la main-d’œuvre, tout en fournissant le cadre stratégique nécessaire pour garantir que tous les travailleurs migrants soient protégés et que la migration profite à la fois aux communautés d’origine et d’accueil.

Prochaines étapes : accords formels et collecte de données

Selon Naome Chakanya, chercheuse principale à l’Institut de recherche sur le travail et l’économie du Zimbabwe (Labour and Economic Research Institute of Zimbabwe, LEDRIZ), la phase suivante consistera à mettre en place des accords formels entre le gouvernement du Zimbabwe et les pays qui accueillent les travailleurs migrants zimbabwéens.

« Nous proposons que le gouvernement du Zimbabwe conclue des accords bilatéraux et multilatéraux dans le domaine du travail et de la main-d’œuvre, voire des protocoles d’entente avec d’autres pays afin de protéger les travailleurs zimbabwéens qui vont travailler à l’étranger », a-t-elle indiqué. Cela permettra de faire en sorte que les travailleurs migrants disposent d’un cadre juridique régissant la relation contractuelle entre employeurs et travailleurs, et que les migrants aient accès à l’ensemble des droits et des dispositions en matière de travail qui s’appliquent aux autres catégories de main-d’œuvre.

« Dans des pays comme les Philippines, le PIB est soutenu par les envois de fonds encadrés par ce type d’accords, si bien que de nombreux avantages peuvent en découler », a-t-elle souligné. Mme Chakanya espère également que de nouveaux accords pourront voir le jour dans le cadre de la NLMP, et cite en exemple les accords bilatéraux et multilatéraux spécifiques portant sur la transférabilité des prestations de sécurité sociale. Ce qui, selon elle, permettra aux travailleurs migrants de cotiser à la sécurité sociale tout en travaillant à l’étranger, mais aussi de transférer aisément ces avantages lorsqu’ils retournent dans leur pays d’origine.

« Par ailleurs, il est également important que, lorsque ces travailleurs partent dans le cadre d’un protocole d’accord ou d’un accord de migration de main-d’œuvre, ils puissent être libres d’adhérer aux syndicats du pays d’accueil, tout en bénéficiant de la formation et des services fournis par ces syndicats », a-t-elle précisé.

Mme Chakanya estime toutefois qu’il est essentiel que les pays émetteurs et récepteurs procèdent à des examens réguliers des accords, de manière à remédier aux failles et aux griefs éventuels.

Selon la chercheuse principale du LEDRIZ, qui a contribué au texte de la politique, le Zimbabwe doit aussi renforcer sa collecte d’informations sur les migrations. Elle reste néanmoins confiante que la NLMP permettra au bureau national de statistiques ZIMSTAT ainsi qu’au ministère du Travail du Zimbabwe de collecter des données importantes et fiables comme, notamment, le genre, la profession, la durée du séjour, la rémunération, le salaire et les conditions de travail.

« Les gens partent travailler à l’étranger de façon irrégulière car il n’y a pas d’accords formels permettant de suivre le nombre de personnes qui ont quitté le pays en quête de travail. Grâce à cette politique, il nous est possible de suivre le nombre de personnes que nous envoyons dans d’autres pays par la voie officielle », explique-t-elle.

Conventions de l’OIT

Pour le responsable des migrations du Zimbabwe Congress of Trade Unions (ZCTU), Michael Kandukutu, malgré une politique progressiste en matière de migration de la main-d’œuvre, il reste au Zimbabwe à ratifier la Convention 97 sur les travailleurs migrants et la Convention 143 sur les travailleurs migrants (dispositions complémentaires) de l’Organisation internationale du travail (OIT). Ce qui, selon lui, contribuera non seulement à une mise en application fluide de la PMNL, mais aussi à la réalisation des buts et objectifs en matière de migration de main-d’œuvre dans le cadre du Programme de développement durable à l’horizon 2030, ainsi qu’à la mise en œuvre des programmes de l’OIT pour un Travail décent et une Migration équitable.

« Le gouvernement du Zimbabwe n’a pas ratifié les Conventions 97 et 143 de l’OIT, qui sont toutes deux des instruments majeurs en matière de gouvernance des migrations de main-d’œuvre », a souligné M. Kandukutu. « La NLMP offre la possibilité au gouvernement de s’approprier et d’intégrer les dispositions de ces instruments clés dans la politique. »

Selon M. Kandukutu, les migrants – depuis ou vers le Zimbabwe – se voient confrontés à de multiples défis, notamment en ce qui concerne l’accès à la justice, l’insécurité alimentaire, la xénophobie, la stigmatisation, les retours forcés lorsqu’une personne est déclarée avoir changé de statut migratoire, et le vol de salaire.

« Cette politique renforcera les échanges entre les pays d’origine, de transit et de départ. Aussi, nous pensons qu’avec le lancement de la NLMP, nous verrons se développer une approche systématique commune de l’ensemble des partenaires sociaux, laquelle contribuera, à son tour, à une migration sûre, ordonnée et volontaire », a déclaré M. Kandukutu.

S’agissant de la mise en œuvre, les défenseurs des droits des travailleurs appellent à ce qu’une attention particulière soit accordée aux besoins et aux difficultés des catégories les plus vulnérables de travailleurs migrants, telles que les soignants et les employés de maison.

« Les travailleurs des soins travaillent dans des contextes variés et dans le cadre de l’économie formelle et informelle. La pandémie de Covid-19 a eu des répercussions graves sur ces travailleurs, y compris ceux exerçant un emploi formel et bénéficiant de perspectives économiques plus favorables. »

« Beaucoup d’entre eux ont travaillé en première ligne dans le cadre des stratégies de lutte contre la Covid-19 dans les pays où ils sont basés. Ce qui implique qu’ils ont dû aligner les heures supplémentaires dans des contextes stressants, tout en étant plus exposés à la Covid-19 », explique Nyamande-Pangeti, de l’OIM Zimbabwe.

Muchaneta Takawira (nom d’emprunt) travaille en tant que soignante résidente à Londres, où elle vit depuis 2019. Bien qu’elle soit titulaire d’une licence en sociologie et développement du genre, Mme Takawira, 51 ans, n’a pu trouver un emploi que dans le secteur des soins à la personne. Déjà un métier difficile et mal rémunéré en soi, les conditions de travail ont considérablement empiré avec la pandémie.

Travailler en tant que soignante pendant la première et la deuxième vague de la pandémie de Covid-19 a été pour elle une expérience « très angoissante ». Le secteur des soins aux personnes adultes au Royaume-Uni a été durement touché par les pénuries de personnel et d’équipement de protection individuelle, exposant les travailleurs de première ligne et leurs familles, mais aussi les personnes âgées et les personnes vulnérables dont ils s’occupent, à un risque considérable. « Je n’avais pourtant pas d’autre choix que de continuer à travailler pour pouvoir subvenir à mes besoins et envoyer de l’argent à ma famille au pays. »

D’après l’expérience de Mme Takawira, les migrants travaillant dans le secteur des soins, notamment ceux provenant de pays situés en dehors de l’Union européenne, sont souvent exploités et contraints de travailler un plus grand nombre d’heures pour une rémunération moindre que leurs collègues britanniques. Même s’il faudra du temps pour mettre en œuvre la NLMP, pour Mme Takawira et des millions d’autres travailleuses et travailleurs des soins comme elle, il n’y a plus une minute à perdre pour mettre en place un cadre politique solide pour la promotion d’une bonne gouvernance des migrations de main-d’œuvre.